Immigration et délinquance : autopsie d’une controverse médiatique

Que devient le débat public lorsque la science est manipulée à des fins politiques ?
L’immigration augmente-t-elle la délinquance ? L’émission Complément d’enquête a relancé le débat en novembre dernier, preuves à l’appui, en s’appuyant sur une note du CEPII concluant à l’absence d’impact de l’immigration sur la criminalité. Philippe Lemoine, directeur de recherche à l’observatoire Hexagone, un centre d’étude rattaché au projet Périclès, a proposé une critique approfondie de cette note sur son blog avant d’en publier une version allégée dans Le Figaro, allant jusqu’à parler d’une « entreprise de désinformation ». Son analyse ne manque pas de puissance rhétorique, mais présente-t-elle le même niveau de rigueur que les recherches qu’elle entend réfuter ?

Une lecture biaisée de la littérature scientifique ?

    Le premier reproche de P. Lemoine aux chercheurs du CEPII est qu’ils auraient procédé à une lecture trompeuse de la littérature scientifique. À l’appui de sa critique, il avance plusieurs études décrivant des situations dans lesquelles l’immigration a entraîné une hausse de la criminalité.

    L’immigration n’augmente pas la criminalité quand les immigrés ont un accès rapide au marché du travail et à un statut légal stable

    Ces études ne contredisent toutefois pas l’analyse du CEPII. En effet, celle-ci n’affirme pas que l’immigration n’a jamais d’impact sur la criminalité, mais plutôt qu’en moyenne, lorsqu’on élimine les biais liés à des contextes spécifiques, la littérature trouve que les variations de l’immigration n’ont pas d’effet significatif sur le taux global de délinquance. Il peut en revanche arriver que dans certains contextes particuliers, l’immigration augmente effectivement la criminalité. C’est d’ailleurs ce que montrent les études citées par P. Lemoine lui-même à propos de la vague migratoire de 2015. Celle-ci semble bien avoir entraîné, en Grèce comme en Allemagne, une augmentation de la criminalité. Les auteurs de ces études sont conscients de l’écart de leurs résultats par rapport au reste de la littérature, aussi prennent-ils soin de l’expliquer en invoquant le contexte particulier de leurs observations, à savoir celui d’un afflux massif de réfugiés dépourvus de statut légal. L’incertitude de leur avenir sur le territoire et les perspectives d’emploi plus faibles que celles des autres migrants expliquent, selon ces chercheurs, la plus grande propension des réfugiés à commettre des crimes. De plus, certains soulignent que l’augmentation des chiffres de la criminalité peut être due en partie à une surveillance policière accrue et à des signalements plus fréquents, pas seulement à une criminalité plus grande. Les auteurs de ces études recommandent logiquement aux pouvoirs publics d’élaborer des politiques de prévention visant notamment à améliorer l’accès des réfugiés au marché du travail.

    Ces études ne sont pas contradictoires avec l’idée qu’en général, l’immigration n’a pas d’effet sur la criminalité. Elles ont même plutôt tendance à la renforcer en montrant, par le caractère exceptionnel des situations qu’elles décrivent, que ce n’est pas l’immigration en soi qui influence les statistiques de la délinquance, mais bien les conditions sociales et institutionnelles qui l’entourent. L’immigration n’augmente pas la criminalité quand les immigrés ont un accès rapide au marché du travail et à un statut légal stable. En revanche, des chocs migratoires combinés à une exclusion institutionnelle peuvent accroître certains types de délinquance.

    Quand la critique devient non falsifiable

      Le vrai problème réside toutefois ailleurs selon P. Lemoine : dans le manque de fiabilité des études mobilisées par le CEPII pour exclure l’idée d’un impact causal de l’immigration sur la criminalité. En effet, cette conclusion lui semble improbable compte tenu de la surreprésentation des immigrés dans les statistiques de délinquance. Si les immigrés tendent en moyenne à commettre plus de crimes que les natifs, alors un plus grand nombre d’immigrés ne devrait-il pas conduire à un nombre de crimes plus élevé ? P. Lemoine en conclut que la méthode de ces études est défectueuse, car incapable de détecter un effet dont l’existence, selon son raisonnement, ne fait guère de doute.

      L’argument présuppose toutefois ce qu’il faudrait démontrer, à savoir qu’une surreprésentation des immigrés parmi les auteurs d’infractions devrait mécaniquement se traduire par une augmentation de la délinquance totale. Cette implication n’a pourtant rien d’évident. Dans une étude portant sur 55 pays de l’OCDE entre 1990 et 2019, Olivier Marie et Paolo Pinotti (2024) montrent que, bien que les immigrés soient presque partout surreprésentés dans les faits de délinquance, leur présence n’est généralement pas associée à une hausse globale de la criminalité . L’étude avance plusieurs pistes pour rendre compatibles ces deux constats. En tout état de cause, elle conclut qu’il n’y a rien d’a priori contradictoire à constater une surreprésentation des immigrés parmi les auteurs de délits sans effet global mesurable sur la criminalité.

      En définitive, les arguments de P. Lemoine ont surtout pour effet de rendre sa thèse non falsifiable et de la faire sortir du champ scientifique. Au lieu d’interpréter l’absence d’effet mesuré dans les données agrégées comme une possible réfutation de sa thèse, il préfère y voir la conséquence attendue d’un manque de puissance statistique. Il peut ainsi maintenir l’hypothèse d’un effet important de l’immigration sur la délinquance indépendamment des résultats empiriques.

      Le rejet fallacieux des causes économiques et institutionnelles

        La critique de P. Lemoine se poursuit par une remise en cause systématique des facteurs avancés par le CEPII pour expliquer la surreprésentation des immigrés dans certaines statistiques de délinquance : précarité socio-économique, difficultés d’accès au marché du travail, structure d’âge et de sexe plus fréquemment associée à la criminalité, biais du système pénal. P. Lemoine rejette l’idée que ces facteurs jouent un rôle déterminant. La question est alors de savoir ce qui constitue pour lui le facteur prépondérant. Il ressort de son raisonnement qu’il doit s’agir de l’origine, et plus précisément de l’importation de traits culturels propres à certains groupes d’immigrés. La manière dont il argumente mérite toutefois un examen attentif.

        Sur la précarité, P. Lemoine considère qu’elle n’explique qu’une fraction des crimes commis par les immigrés, ceux qui ont un motif économique : vols, trafics… L’exclusion du marché du travail ne jouerait donc aucun rôle dans les autres cas, celui des viols notamment. Cette vision repose sur une conception étroite de la causalité économique. Elle ignore que la précarité peut aussi agir via des mécanismes indirects comme le stress chronique, le sentiment d’injustice, la concentration spatiale de populations fragiles, les addictions, la dégradation de la santé mentale, etc. L’absence de mobile économique n’invalide donc pas une explication par la précarité, bien que celle-ci n’explique pas tout et que d’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte.

        Les arguments de P. Lemoine pour minorer le rôle des biais dans le système pénal ne sont pas moins fallacieux. Il a bien sûr raison de rappeler les limites méthodologiques des études sur la discrimination dans les contrôles de police ou les condamnations : les différences de traitement ne dénotent pas toujours des biais mais peuvent aussi résulter de différences comportementales réelles (surcriminalité de certains groupes) et de facteurs légalement pertinents (gravité des faits, profil du prévenu, etc.). Il est juste également de noter que des biais modestes à chaque étape de la chaîne pénale ne peuvent mécaniquement expliquer des écarts importants de condamnation entre immigrés et natifs dans les données agrégées.

        Cependant, P. Lemoine sous-estime les effets cumulés des biais présents à chaque étape de la chaîne pénale, car il les traite comme s’ils étaient indépendants les uns des autres. Ce faisant, il ignore les boucles de rétroaction, bien documentées empiriquement, par lesquelles des biais même modestes peuvent augmenter le risque d’interactions ultérieures avec le système pénal et renforcer les écarts au fil du temps : être contrôlé plus souvent augmente la probabilité d’avoir un casier, ce qui augmente la probabilité d’être contrôlé à nouveau, donc d’être sanctionné plus sévèrement par la suite, d’aller en prison plus longtemps, de s’enfoncer dans les difficultés financières, de récidiver, etc. Ce type de cercle peut produire des écarts importants dans les taux de condamnation, même si les biais initiaux sont de faible ampleur. Il ne s’agit pas de dire que les biais expliquent l’intégralité de ces écarts, mais plutôt qu’ils n’ont pas besoin d’être massifs pour avoir un effet majeur sur la trajectoire des individus. En définitive, si la critique de P. Lemoine affaiblit bien certaines interprétations excessives du poids des biais dans les écarts observés, elle ne permet en rien de conclure que leur rôle serait négligeable.

        Démantèlement stratégique et déplacement causal

          Un point est toutefois indéniable : aucun des facteurs examinés plus haut ne suffit à expliquer seul la surdélinquance des immigrés. C’est évident et personne ne songe à le nier. P. Lemoine se contente pourtant de les disqualifier à tour de rôle, comme si l’insuffisance de chaque facteur pris isolément impliquait celle de leur effet conjoint. Le mouvement de l’argumentation est le suivant : si ce n’est pas la précarité, ni la structure démographique, ni la discrimination, que reste-t-il ? L’immigration – ou plutôt, puisque l’immigration n’est pas un mécanisme causal mais une catégorie administrative, le pays d’origine et les traits culturels importés. Le raisonnement procède donc par éliminations successives et la culture d’origine est élevée par défaut au rang de cause principale de la surdélinquance des immigrés.

          L’argument pèche cependant par au moins trois aspects. Le premier : l’influence du pays d’origine n’est démontrée à aucun moment mais seulement suggérée à titre de cause résiduelle. C’est une fausse démarche scientifique, car une cause doit normalement être définie précisément (quelle culture ? quels traits exactement ?), mesurée, testée, ce que l’article ne fait nullement.

          Ensuite, le rejet de causes isolées ne permet pas de rejeter leur effet combiné. De ce qu’aucune cause n’est autosuffisante, il ne suit pas que les facteurs socio-économiques, démographiques et institutionnels ne suffisent pas à expliquer ensemble la surreprésentation des immigrés dans les chiffres de la criminalité. À aucun moment, P. Lemoine ne démontre de manière convaincante l’insuffisance de ces facteurs lorsqu’on les contrôle simultanément. C’est la technique du démantèlement stratégique : on prend une explication complexe, on la découpe en morceaux, on rejette chaque morceau pris séparément, puis on affirme abusivement que l’ensemble est faux. On néglige par là même qu’en sciences sociales, les causes sont la plupart du temps multiples et interactives. C’est la nature de ces interactions qu’il convient d’examiner.

          Enfin, rien n’exclut a priori que la culture joue un rôle explicatif pour une part de la criminalité, mais c’est un facteur parmi d’autres, en interaction avec le contexte social et institutionnel du pays d’accueil. Par ailleurs, la culture n’est pas une réalité figée et imperméable aux influences extérieures. Tout invite donc à une utilisation prudente de la causalité culturelle au sein d’une approche complexe et multifactorielle. Au lieu de quoi, P. Lemoine réduit la complexité en éliminant un par un les facteurs économiques et sociaux au profit de l’origine érigée en facteur central. Les limites des explications par la précarité ou la discrimination ne sont pas interprétées comme une raison d’enrichir le modèle mais comme une invitation à leur substituer la culture (ou plutôt une version essentialisée de celle-ci) comme facteur prépondérant. Il n’y a pas de progrès dans l’analyse mais un pur et simple déplacement causal : la complexité du réel n’est pas éclairée mais évacuée au profit d’une cause qui écrase les autres, aussi vague que commode.

          Conclusion : de la fabrique du doute à la post-vérité

            Il ressort de l’analyse qui précède que P. Lemoine n’a pas affaibli autant qu’il l’aurait souhaité la note du CEPII. La littérature, en effet, est très claire : en moyenne, l’immigration n’augmente pas la délinquance et, quand un effet est observé, les études privilégient les explications fondées sur des facteurs contextuels plutôt que sur une disposition intrinsèque à la violence liée à des traits culturels importés. Personne n’affirme que l’immigration n’a jamais d’impact sur la délinquance, mais seulement qu’elle n’accroît pas de manière significative la criminalité quand les immigrés ont accès à un titre de séjour, au marché du travail et à des conditions de vie normales. Quant à la deuxième question, celle de savoir pourquoi les immigrés sont surreprésentés dans les statistiques de la délinquance, P. Lemoine ne parvient pas à montrer que les explications fondées sur la précarité, la pauvreté, la ségrégation spatiale, la structure démographique et les biais du système pénal seraient insuffisantes lorsqu’elles sont considérées conjointement. Il établit tout au plus qu’aucun de ces facteurs n’est suffisant pris isolément – ce que, du reste, personne n’aurait songé à contester.

            En définitive, il apparaît que l’argumentation de P. Lemoine relève moins de la démarche scientifique que d’un travail militant. À cet égard, l’anti-intellectualisme qu’il exprime en fin d’article est révélateur : critique du monde universitaire, de son état de « déliquescence intellectuelle et morale » supposée, comparaison du consensus académique au platisme… Sa démarche n’est pas sans rappeler les méthodes autrefois employées par l’industrie du tabac pour fabriquer une controverse artificielle et semer le doute dans l’opinion publique. Aussi faibles soient-ils, ses arguments suffiront probablement à convaincre certains lecteurs du Figaro qu’il existe un débat et que les choses sont moins claires que ce qui a pu être affirmé sur France 2. Nul doute qu’ils favoriseront aussi ce que le sociologue Gérald Bronner appelle le « scepticisme opportuniste » – à savoir la tentation, face à une multitude de récits contradictoires, de manifester du scepticisme à l’égard de ceux qui ne nous plaisent pas et de conserver ceux qu’on a envie d’entendre. Puisqu’on ne sait plus que croire, autant retenir l’explication qui conforte nos croyances préalables. De ce point de vue, le texte de P. Lemoine ne constitue rien d’autre qu’une étape supplémentaire sur le chemin de la post-vérité, entendue comme cet état du débat public dans lequel la vérité s’efface au profit du droit revendiqué par chacun à cultiver ses propres faits.

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