Le CHP en France : un contre-pouvoir au sein d’une diaspora majoritairement favorable à Erdoğan ?

Face à l’hégémonie pro-Erdoğan, une contre-diaspora s’organise
La diaspora turque1 en Europe bien que plurielle, est principalement identifiée, sur le plan politique, à travers son segment conservateur, nationaliste et pro-Erdoğan. Ce segment est structuré autour d’associations culturelles et d’autres organisations de la société civile, telles que Cojep International, l’Union of International Democrats (UID, elle opère comme une branche de l’AKP en Europe), entre autres. Cependant, depuis quelques années, un autre courant politique turc gagne en visibilité au sein de cette même diaspora : le Parti républicain du peuple (CHP), formation laïque et kémaliste avec des composantes sociales-démocrates, membre de l’Internationale socialiste.

Fort de ses succès électoraux lors des scrutins municipaux de 2019 et 2023 en Turquie, le CHP a considérablement accru sa popularité dans le pays. Il est aujourd’hui perçu comme la principale force politique susceptible de succéder à l’AKP et à Recep Tayyip Erdoğan, à moins que la tenue d’élections libres et régulières ne soit remise en cause dans le pays. En effet, le CHP a entrepris, à partir des années 2010, un processus de restructuration marqué notamment par le rajeunissement de ses cadres et la libéralisation de sa ligne idéologico-politique2. Dans cette dynamique, il s’organise également au sein de la diaspora turque, notamment en Europe occidentale depuis une décennie. 

Plus récemment, les manifestations organisées par les sections du CHP à l’étranger (CHP Yurtdışı Birliği) dans de nombreuses villes européennes (Paris, Lyon, Strasbourg, Berlin, Bruxelles, Amsterdam, Vienne, Londres, Milan, etc.), à la suite de l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, en mars dernier, ainsi que l’élection primaire visant à désigner le candidat du CHP à l’élection présidentielle en Turquie, tenue le 23 mars, témoignent de la montée en puissance relativement récente de cette force politique rénovée dans l’espace diasporique turc.

Dans ce contexte, il convient de s’interroger sur les modalités d’organisation du CHP en diaspora, ainsi que sur l’impact de sa présence dans l’espace diasporique turc en France. Pour ce faire, nous analyserons les dynamiques organisationnelles de ce parti à l’étranger (logiques d’acteurs et de pouvoir, parcours d’engagement de ses membres), de même que sa stratégie politique (objectifs, actions, interactions avec d’autres formations politiques). Cette analyse s’appuie notamment sur des observations participantes réalisées dans le cadre de notre enquête de terrain doctorale, conduite auprès des populations turques dans la région lyonnaise entre 2020 et 2025.

 

Les dynamiques organisationnelles

La création des branches du CHP en diaspora intervient à la veille de l’élection présidentielle de 2014 en Turquie, la première au cours de laquelle le président de la République a été élu au suffrage universel direct, et la première également où les citoyens turcs résidant à l’étranger ont pu voter à distance dans le cadre d’un scrutin national. Conscient du rôle politique que pouvait jouer le vote de la diaspora, le CHP a approché des notables turcs proches du parti, établis à l’étranger, et leur a demandé d’ouvrir des antennes locales dans leurs pays de résidence.

Ainsi, les organisations du CHP en France, comme ailleurs, sont officiellement créées sous forme d’associations à Paris dès 2014, à Lyon, Bordeaux, Strasbourg et Marseille en 2015, à Nantes en 2017 et à Metz en 2022, à savoir des villes caractérisées par une forte implantation de populations originaire de Turquie. Le profil des membres du parti peut être réparti en trois grandes catégories : d’une part, les nationalistes, davantage républicains souverainistes que véritablement démocrates ; d’autre part, les Alévis3 se réclamant de la social-démocratie ; enfin, une génération plus jeune, portée par une sensibilité à la démocratie libérale, et orientée à gauche. La laïcité constitue un dénominateur commun à ces trois groupes, bien qu’elle soit investie de significations et d’enjeux parfois distincts selon les profils. 

Un autre aspect significatif concerne l’équilibre et la co-présence des sexes, tant au sein du profil des membres que dans les instances dirigeantes du parti. Contrairement à la majorité des organisations associatives turques en France (à l’exception notable des associations alévies4, généralement proches du CHP), où les femmes sont souvent reléguées aux « branches féminines », ce parti se distingue par une intégration plus transversale et égalitaire des femmes dans l’ensemble de ses structures.

Ces organisations, qui ne bénéficient d’aucun soutien financier de la part du siège central du CHP, sont pour la plupart fondées par des entrepreneurs turcs aisés. Cette absence de ressources institutionnelles pour leur financement engendre plusieurs problèmes organisationnels : discontinuité des activités (il est difficile de financer un local permanent ou même d’organiser des activités uniquement avec les cotisations, certains responsables ont renoncé à leurs missions en raison du poids de l’investissement personnel requis, etc.) et  dépendance financière vis-à-vis du président local de l’association, contribuant, dans certains cas, à l’instauration d’une hiérarchie verticale dans les processus décisionnels internes. À cela s’ajoutent des relations anciennes et informelles entre certains membres, susceptibles de remettre en cause l’objectivité et le caractère démocratique de ces processus.

Malgré une structuration hiérarchique parfois lourde et dysfonctionnelle, les branches de jeunesses du CHP en France, notamment à Lyon, participent, ces dernières années à une redynamisation notable de l’organisation. Le profil des jeunes engagés au sein du parti se caractérise majoritairement par une population diplômée, progressiste et fortement politisée. On y retrouve, d’une part, des jeunes récemment arrivés de Turquie en France pour des raisons économiques, politiques ou éducatives, et, d’autre part, des descendants d’immigrés turcs, majoritairement sécularisés, qui ne se reconnaissaient pas ou plus dans les milieux conservateurs de la diaspora. En dehors de leurs activités militantes (telles que les manifestations en lien avec l’actualité en Turquie ou la propagande du parti pendant les périodes électorales), ils organisent généralement des événements à l’occasion des fêtes nationales turques, dans une ambiance le plus souvent ludique et conviviale, ainsi que des rencontres informelles (par exemple, des soirées destinées à accueillir les jeunes récemment arrivés en France). Par conséquent, le CHP apparaît pour ces jeunes non seulement comme un espace de socialisation et d’expression politique, mais aussi comme un réseau de solidarité.

Il est également à noter que le dynamisme de la jeunesse du parti pourrait également contribuer à redéfinir l’image de ce dernier auprès d’une partie conservatrice de la diaspora (notamment sa jeunesse), encore largement marquée par une vision du parti héritée du passé, perçu comme élitiste, technocratique et éloigné des valeurs traditionnelles dominantes dans ces milieux. Ayant grandi sous le pouvoir de l’AKP, la plupart de ces jeunes se sont politisés en opposition à l’autoritarisme du régime d’Erdoğan, et défendent des idées libérales et démocratiques, tout en faisant preuve d’ouverture à autrui.

Quelles stratégies politiques ?

Il ne fait aucun doute que la présence du CHP en France s’inscrit principalement dans la stratégie électorale du parti, visant à consolider et à organiser son électorat issu de la diaspora durant les périodes électorales en Turquie. Notons que, même si son poids électoral reste limité en France, le CHP est l’un des deux partis politiques turcs, avec le parti d’extrême droite MHP, à avoir augmenté son nombre de voix en France entre deux dernières élections législatives (passant de 8,93 % en 2018 à 12,71 % en 2023). Il reste toutefois légitime de s’interroger sur la part exacte de cette progression effectivement imputable à l’organisation du parti sur le territoire français.

Lors des périodes électorales, le CHP, ainsi que d’autres partis politiques, et notamment le parti pro-kurde (HDP, DEM Parti), assume également le rôle de garantir le bon déroulement du scrutin au sein de la diaspora. À Lyon, par exemple, le parti dépêche des représentants dans les bureaux de vote, en l’occurrence dans les locaux de la DITIB (mosquée turque et centre culturel), afin de veiller à la sécurité des urnes. Ces représentants ont aussi pour mission de signaler d’éventuelles infractions à la législation électorale, telles que la violation du silence électoral sur les lieux de vote ou des cas de vote non secret.
 

Ainsi, dans un contexte où le segment conservateur et pro-gouvernement de la diaspora turque en France (avec environ 67 % des suffrages en France et plus de 86 % à Lyon en faveur d’Erdoğan en 2023) est majoritaire et nettement mieux organisé en termes de ressources matérielles et humaines, la présence du CHP dans le champ politique diasporique revêt une importance symbolique, constituant ainsi un contre-pouvoir, voire une « contre-diaspora » en opposition à la « diaspora loyale » au gouvernement. Et ce, d’autant plus que les représentations diplomatiques de Turquie se montrent généralement plus ouvertes et proches de l’aile conservatrice de la diaspora. À titre d’exemple, le 29 octobre 2023, aucun représentant diplomatique du consulat n’a honoré l’invitation du CHP de Lyon à l’événement organisé dans ses locaux à l’occasion du centenaire de la République. En revanche, une simple consultation de la page Instagram du consulat de Turquie à Lyon permet de constater la participation régulière du corps consulaire aux événements organisés par des associations telles que la DITIB, la Confédération Islamique de Milli Görüş ou encore l’UID, notamment à l’occasion de kermesses, de repas de rupture du jeûne, etc.
 

Cela dit, il convient de rappeler que le nationalisme turc, d’orientation souverainiste, constitue un élément structurant de l’identité politique du CHP. Il n’est donc pas surprenant que, sur certaines questions sensibles, telle que celle du génocide arménien, le CHP en France adopte des positions proches de celles de l’aile conservatrice et nationaliste de la diaspora turque. Bien que cette question fasse l’objet de débats internes au sein du parti, il est établi que, à Lyon, certains adhérents et responsables du CHP ont participé, en 2012, à des manifestations organisées contre le projet de loi visant à pénaliser la négation du génocide arménien de 1915, tel que reconnu par l’État français.


En ce qui concerne la participation à la vie politique française, le CHP partage des affinités idéologiques avec les partis de gauche, notamment avec le Parti socialiste5. Par ailleurs, à notre connaissance, lors des élections municipales de 2020 dans la région lyonnaise, certains membres binationaux affiliés au CHP figuraient sur diverses listes de gauche. Toutefois, ne parvenant pas à mobiliser l’ensemble de l’électorat franco-turc, majoritairement conservateur, ces candidats ne constituent pas les premiers choix des partis français adoptant une stratégie électorale clientéliste. Ces derniers tendent en effet à privilégier des personnalités franco-turques issues des milieux associatifs religieux turcs (tels que la DITIB ou Milli Görüş), jugées plus susceptibles de rallier un nombre de voix important.

En somme, portée par une nouvelle génération de militants diplômés, séculiers et attachés aux valeurs démocratiques (génération renforcée par les vagues migratoires récentes en provenance de Turquie) l’implantation du CHP dans l’espace diasporique turc en France redéfinit les lignes de clivage internes à cette diaspora. Son évolution future, de même que son impact sur les scènes politiques française et turque, mérite une attention continue, en particulier dans le contexte des défis démocratiques auxquels sont confrontées, à des degrés divers, la Turquie et les sociétés européennes.

1  Nous employons le terme « diaspora » au sens émique

2  Pour une analyse récente de l’évolution du CHP en Turquie, voir : Aurélien Denizeau, « La renaissance du Parti républicain du peuple (CHP). Phoenix ou chimère ? », Études de l’Ifri, Ifri, septembre 2024. https://www.ifri.org/sites/default/files/2024-09/la_renaissance_du_parti_republicain_du_peuple_chp._phoenix_ou_chimere.pdf

3  L’alévisme est une branche de l’islam populaire hétérodoxe, souvent présentée comme proche du chiisme. Il est estimé qu’il y a en France une population de plus de 100 000 Alévis sur une population diasporique estimée entre 700 000 et 1 000 000 de personnes. Ali Yaman et Rasim Özgür Dönmez, « Creating cohesion from diversity through mobilization: locating the place of alevi federations in alevi collective identity in europe », Türk Kültürü ve Hacı Bektaş Veli Araştırma Dergisi, 77, mars 2016, 13-36, p. 18.

4  Les associations alévies en France (Centre culturel Alévi, Alevi Kültür Merkezi en turc) opèrent sous l’égide de la Fédération de l’Union des Alévis de France (FUAF), créée en 1997.

5  Comme le CHP, le Parti socialiste est membre de l’Internationale socialiste.

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L'enjeu

Face à un régime turc de plus en plus autoritaire et à une diaspora souvent mobilisée à son avantage, l’émergence du CHP en tant que contre-pouvoir diasporique ouvre un espace inédit pour l’expression d’une alternative démocratique et laïque. À travers sa jeunesse politisée, ses pratiques égalitaires et son ancrage progressif dans les villes françaises, ce parti pourrait redéfinir les lignes d’allégeance transnationales entre société civile turque et pouvoirs publics. À terme, cette évolution pourrait peser à la fois sur les équilibres internes de la diaspora et sur les relations franco-turques, en particulier si l’autoritarisme se durcit ou si les migrations politiques s’intensifient.

L'auteur

Face à un régime turc de plus en plus autoritaire et à une diaspora souvent mobilisée à son avantage, l’émergence du CHP en tant que contre-pouvoir diasporique ouvre un espace inédit pour l’expression d’une alternative démocratique et laïque. À travers sa jeunesse politisée, ses pratiques égalitaires et son ancrage progressif dans les villes françaises, ce parti pourrait redéfinir les lignes d’allégeance transnationales entre société civile turque et pouvoirs publics. À terme, cette évolution pourrait peser à la fois sur les équilibres internes de la diaspora et sur les relations franco-turques, en particulier si l’autoritarisme se durcit ou si les migrations politiques s’intensifient.

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