Le Golfe à l’assaut du monde : l’art de compter sans s’aligner

Entre puissance de réseaux, diplomatie tous azimuts et quête d’autonomie stratégique
Dans un Moyen-Orient en pleine reconfiguration, les États du Golfe avancent désormais à visage découvert. Loin de se cantonner à un rôle régional, ils redéfinissent leurs postures sur la scène internationale en assumant des stratégies de multi-alignement, de couverture et de diversification partenariale. Depuis le choc des printemps arabes de 2011 jusqu’à l’affrontement direct entre Israël et l’Iran, en passant par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre à Gaza, ces États naviguent entre coopérations ciblées et rivalités stratégiques, sans jamais s’enfermer dans un camp unique.

Malgré l’idée persistante d’un retrait américain au profit d’un basculement vers l’Asie, les États-Unis demeurent un garant sécuritaire déterminant. Cette présence, à la fois indispensable et jugée de plus en plus imprévisible, contraint les familles régnantes du Golfe à repenser leur rôle dans la sécurité régionale, tout en observant un activisme croissant de Washington comme médiateur de crises internationales. Face aux défis climatiques, aux transitions énergétiques et à l’affirmation des ambitions chinoises, russes et indiennes, la région se retrouve à un tournant historique.

De puissances régionales à acteurs globaux

En l’espace de deux décennies, les États du Golfe ont discrètement changé de dimension. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ont investi massivement dans une stratégie de puissance intermédiaire, adaptée à un monde fragmenté et marqué par le retour des grandes rivalités. La puissance ne se mesure plus uniquement à l’aune des capacités militaires ou de la géographie, mais à travers l’agilité stratégique, la connectivité et la crédibilité internationale.

Dans cette nouvelle grammaire de la puissance, la maîtrise de l’interdépendance est devenue centrale. Les Émirats arabes unis incarnent cette transformation. Au-delà d’une politique d’achats militaires tous azimuts, leur force repose sur la capacité à contrôler et à manipuler des flux stratégiques. Les échanges commerciaux vers l’Afrique, notamment de matières premières comme l’or, transitent massivement par Dubaï et Abou Dhabi. De même, une grande partie des flux logistiques permettant à la Russie de projeter son influence sur le continent africain passe par les Émirats, offrant à ces derniers un levier géopolitique majeur.

Le Qatar a, pour sa part, bâti sa puissance sur la connectivité énergétique et diplomatique. Acteur central du marché mondial du gaz, il a investi dans des infrastructures gazières sur plusieurs continents, tout en développant une capacité d’intermédiation unique. Ces choix n’ont pas été sans tensions, notamment avec certains partenaires occidentaux sur des dossiers comme la guerre en Ukraine ou la situation géopolitique après le 7 octobre 2023. Toutefois, dans un contexte de fragilisation des relations entre l’Union européenne et le Golfe, la réélection de Donald Trump pourrait paradoxalement offrir aux Européens une opportunité de réinvestir cette relation, en se positionnant comme un partenaire plus prévisible.

La puissance par les réseaux et le “smart hedging”

Les États du Golfe ont progressivement développé une forme de puissance originale, fondée sur la gestion des réseaux plutôt que sur la domination territoriale. Leur stratégie repose sur ce que l’on peut qualifier de « smart hedging » : se rendre indispensable au plus grand nombre sans jamais devenir dépendant d’un seul partenaire. Cette approche se traduit par le maintien de partenariats de défense avec les États-Unis, le renforcement des liens énergétiques avec l’Asie et l’intensification des coopérations technologiques et financières avec l’Europe.

La région est ainsi devenue un véritable carrefour de la politique internationale. Cette centralité s’est illustrée par les efforts de médiation menés dans plusieurs conflits majeurs, notamment en Ukraine et à Gaza. En cultivant une posture de neutralité active et en dialoguant avec l’ensemble des parties prenantes, les États du Golfe ont renforcé leur légitimité internationale et contribué à faire évoluer l’image d’une région longtemps perçue comme instable et imprévisible.

Cette capacité à tirer profit des réseaux s’appuie sur une vision non westphalienne de la puissance. L’influence ne se limite pas aux frontières étatiques, mais s’exerce à travers des réseaux formels et informels composés d’entreprises, d’individus et d’institutions agissant sur les flux financiers, migratoires, énergétiques ou numériques. Dans ce domaine, les Européens apparaissent en retrait, cantonnés à un rôle d’importateurs et dépourvus de leviers comparables.

Une autonomie stratégique encore inachevée

Malgré ces succès, la quête d’autonomie stratégique du Golfe reste incomplète. La crise du blocus du Qatar entre 2017 et 2021 a agi comme un révélateur. Sa résolution a mis en évidence une prise de conscience collective : la montée en puissance économique et l’exploitation des réseaux complémentaires ne peuvent se faire sans une stabilité régionale minimale. Cette solidarité tactique s’est déjà manifestée par le passé, que ce soit lors du soutien au Koweït en 1991 ou face aux frappes israéliennes de septembre 2025.

Le 7 octobre 2023 a toutefois brisé la dynamique d’apaisement amorcée par le rapprochement avec l’Iran, la réconciliation avec le Qatar et les accords d’Abraham. Les attaques du Hamas ont rappelé que le développement économique et l’autonomie stratégique ne suffisent pas à résoudre des questions politiques profondes, au premier rang desquelles la question palestinienne. Cette réalité met en lumière une faille stratégique : les États du Golfe s’accordent sur l’objectif d’une plus grande autonomie, mais hésitent encore sur les moyens d’y parvenir.

Trois limites structurelles persistent. La dépendance au dollar, l’ancrage de la sécurité militaire dans le dispositif américain et la gestion des données numériques restent largement contrôlés par les États-Unis. Les rapprochements avec la Chine demeurent essentiellement économiques, Pékin n’étant ni disposé ni réellement capable de se substituer à Washington comme garant sécuritaire régional. L’hypothèse d’un basculement d’alliances a néanmoins été entretenue par les États du Golfe, moins comme un projet réel que comme un signal adressé aux États-Unis pour les inciter à rester engagés.

Le Golfe s’impose ainsi comme l’un des laboratoires les plus aboutis de la puissance au XXIᵉ siècle : une puissance fluide, connectée, opportuniste, mais encore contrainte par des dépendances structurelles. L’art de n’être ennemi avec personne est devenu une stratégie. Reste à savoir si elle suffira, à terme, à garantir une véritable autonomie stratégique dans un monde de plus en plus conflictuel.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Contribuez à [DEMOS]

Nous donnons la parole à des personnalités académiques pour décrypter les enjeux qui mettent à mal la démocratie et les ruptures qui bouleversent nos sociétés.

L'enjeu

Les États du Golfe ne sont plus de simples acteurs régionaux dépendants de leurs hydrocarbures. Leur capacité à maîtriser les flux énergétiques, financiers, logistiques et diplomatiques leur confère aujourd’hui un rôle structurant dans les équilibres internationaux. Comprendre leurs stratégies permet de saisir l’évolution de la puissance au XXIᵉ siècle, fondée moins sur la force brute que sur la gestion de l’interdépendance mondiale.

L'auteur

Les États du Golfe ne sont plus de simples acteurs régionaux dépendants de leurs hydrocarbures. Leur capacité à maîtriser les flux énergétiques, financiers, logistiques et diplomatiques leur confère aujourd’hui un rôle structurant dans les équilibres internationaux. Comprendre leurs stratégies permet de saisir l’évolution de la puissance au XXIᵉ siècle, fondée moins sur la force brute que sur la gestion de l’interdépendance mondiale.

Nos dernières Contribution Académique

Immigration et délinquance : autopsie d’une controverse médiatique

Une lecture biaisée de la littérature scientifique ? Le premier reproche de P. Lemoine aux chercheurs du CEPII est qu’ils auraient procédé à une lecture trompeuse de la littérature scientifique. À l’appui de sa critique, il avance plusieurs études décrivant des situations dans lesquelles l’immigration a entraîné une hausse de la criminalité. L’immigration n’augmente pas la criminalité quand les immigrés ont un accès rapide au marché du travail et à un statut légal stable Ces études ne contredisent toutefois pas l’analyse du CEPII. En effet, celle-ci n’affirme pas que l’immigration n’a jamais d’impact sur la criminalité, mais plutôt qu’en moyenne,

...

Penser la liberté dans le miroir de l’autre

Nous avons tous entendu cette phrase, souvent répétée par nos parents, un enseignant ou un animateur de centre aéré : « Ta liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Elle sonne comme une évidence, un avertissement, un principe simple. Fortement inspirée de la maxime de John Stuart Mill selon laquelle « la liberté de l’individu doit être contenue dans cette limite: il ne doit pas nuire à autrui », cette formule rappelle que la liberté n’est jamais absolue. Elle existe toujours en relation avec celle des autres et implique responsabilité et respect mutuel. En d’autres termes, être libre ne signifie pas faire

...

Le Levant à l’heure du basculement : fin des illusions, retour de la force

Le Levant à l’heure du basculement : la force a repris le dessus Pendant longtemps, le Levant a été décrit comme un espace chaotique, livré aux rivalités idéologiques et aux conflits par procuration. Depuis le 7 octobre 2023, cette lecture ne tient plus. La région n’est pas devenue plus stable, mais elle est entrée dans une phase plus dure, plus brutale, dominée par le retour de la force et par des calculs d’intérêts assumés. Le démantèlement progressif de l’axe de la Résistance, la chute du régime syrien et son remplacement par un pouvoir islamiste, la guerre dite des Douze Jours

...

Capitalisme et démocratie sont-ils encore compatibles ?

I. De la parenthèse du « capitalisme démocratique » à la centralité de la dette Un élément est décisif pour comprendre cette parenthèse : la manière dont l’État se finançait. Durant les décennies d’après-guerre, l’endettement public existe déjà, mais il ne fait pas l’objet du même type de dramatisation politique qu’aujourd’hui. La question centrale concerne alors l’inflation, la répartition capital–travail, l’extension de la protection sociale, plutôt que le « fardeau de la dette ». Cela tient en partie à la nature du dispositif de financement : la dette est largement administrée plutôt que livrée aux marchés. À travers le «

...

Les militaires au pouvoir en Afrique francophone : La démocratie en jeu

Toutefois, la question de la légitimité démocratique du pouvoir politique, se posant à la fois au sens d’une interrogation sur ce qui fonde le pouvoir politique et sur la manière dont il évolue et s’organise, est fortement remise en cause par l’irruption de l’armée sur la scène politique. D’où vient la légitimité du pouvoir militaire sur le continent africain ? Le pouvoir militaire peut-il faire abstraction des urnes pour se faire accepter ? La présence des militaires au pouvoir ne traduit-elle pas une certaine fragilité démocratique ? Les militaires au pouvoir en Afrique francophone : une alternative démocratique légitime Le

...

Le CHP en France : un contre-pouvoir au sein d’une diaspora majoritairement favorable à Erdoğan ?

Fort de ses succès électoraux lors des scrutins municipaux de 2019 et 2023 en Turquie, le CHP a considérablement accru sa popularité dans le pays. Il est aujourd’hui perçu comme la principale force politique susceptible de succéder à l’AKP et à Recep Tayyip Erdoğan, à moins que la tenue d’élections libres et régulières ne soit remise en cause dans le pays. En effet, le CHP a entrepris, à partir des années 2010, un processus de restructuration marqué notamment par le rajeunissement de ses cadres et la libéralisation de sa ligne idéologico-politique2. Dans cette dynamique, il s’organise également au sein de

...

Du Néolithique au numérique : En quoi la centralisation des ressources représente-t-elle une menace pour la démocratie ?

À l’origine de la centralisation du pouvoir  À la sortie de la dernière glaciation, un réchauffement climatique majeur bouleverse les écosystèmes. Les forêts s’étendent, les graminées prospèrent sur des terres nouvellement devenues fertiles. Jusque là, les populations de chasseurs-cueilleurs étaient nomades, vivaient en petits groupes relativement égalitaires, et se déplaçaient opportunément au gré des ressources saisonnières et des migrations animales. Leur économie était adaptative (en « flux tendus », en quelque sorte) et ils prélevaient dans la nature uniquement ce dont ils avaient besoin – sans faire de stock. Mais il y a environ 10 000 ans, petit à petit et par

...

En démocratie, le dèmos ne relève pas d’une identité, mais d’un cri

Commençons par un constat : au cœur de telle rue ou de telle place, surgissent parfois des cris de manifestants. Ils indiquent une colère ou une indignation et appellent à les rejoindre. Écoutez bien les sons qui vous arrivent. Vous réussissez très vite à les distinguer de ces hurlements particuliers, râles de quelques-uns et appels divers qui meublent aussi la rue au quotidien. Ce sont des cris spécifiques. Deux choses y sont importantes : la hauteur et le rythme des sons, et la forme sensible d’une manifestation que des slogans explicitent. Ces cris, politiques, en foule, constituent une pensée en...

Assiste-t-on à une véritable crise de régime en Corée du Sud ?

À la suite du décret pris à l’initiative du président Yoon Suk-yeol, puis de son retrait par ce même président après le vote hostile de l’Assemblée nationale et enfin de la motion de destitution du président et de diverses arrestations (ministre de la Défense, hauts gradés militaires et de la police…), le pays s’est enfoncé dans une crise sans doute plus grave que celle, en 2016 et 2017, qui a abouti au départ de la présidente Park Geun-hye. Chronologie d’une crise Le vote de la motion de destitution le 14 décembre 2024 a déclenché le processus menant à une décision de la Cour constitutionnelle visant à confirmer ou infirmer cette destitution, et

...

La Géorgie tiraillée entre son envie d’Europe, la peur de la guerre et la haine de la Russie

Des dizaines de milliers de manifestants géorgiens sont descendus dans les rues de Tbilissi en scandant « non à la dictature russe ». La présidente géorgienne, Salomé Zourabichvili, s’est publiquement positionnée du côté de l’opposition à la loi sur « l’influence étrangère » et a tenté d’apposer son véto pour en bloquer l’adoption. Elle a accusé la loi de mettre en danger l’avenir de la nation, de la démocratie, et le processus d’intégration à l’UE. Le 26 mai 2024 — jour de la fête nationale et de l’indépendance en Géorgie —, le Premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidze, favorable à la loi, et la présidente géorgienne, se sont mutuellement accusés de trahison. Deux jours après,...