Les militaires au pouvoir en Afrique francophone : La démocratie en jeu

L’armée peut-elle être un acteur légitime de la restauration démocratique en Afrique ?
Depuis le début des années 1960, la présence des militaires au pouvoir dans certains pays africains continue quasiment sans interruption de faire l’actualité. Mais, si on fait une analyse du problème nous constatons que la présence militaire au pouvoir est plus visible dans les pays d’afrique francophone, anciennes colonies françaises, que dans les pays anglophones. D’une part, les Etats d’ Afrique francophone sont façonnés sous une forte influence démocratique française qui est souvent peu conforme à leur réalité historique de gouvernance politique. D’autre part, la crise de la démocratie et de la gouvernance, s’ajoutant une crise sécuritaire liée à la présence des djihadistes est plus manifeste dans les pays francophones comme le Mali, le Niger et Burkina Faso.

Toutefois, la question de la légitimité démocratique du pouvoir politique, se posant à la fois au sens d’une interrogation sur ce qui fonde le pouvoir politique et sur la manière dont il évolue et s’organise, est fortement remise en cause par l’irruption de l’armée sur la scène politique.

D’où vient la légitimité du pouvoir militaire sur le continent africain ? Le pouvoir militaire peut-il faire abstraction des urnes pour se faire accepter ? La présence des militaires au pouvoir ne traduit-elle pas une certaine fragilité démocratique ?

Les militaires au pouvoir en Afrique francophone : une alternative démocratique légitime

Le maintien de la sécurité et le contrôle du territoire constituent un caractère spécifique de l’État moderne. Suivant cet argument, les citoyens vont considérer que l’État est plus légitime dans la mesure où il est censé fournir un meilleur produit que d’autres acteurs. Le fait que cela renforce ou non la légitimité dépend, dans une large mesure, de l’expérience de violence, ou de répression, subie par certains groupes, disons rebelles, dans leurs rapports avec l’État et de leur capacité à opposer une alternative pour assurer cette sécurité.

En recourant à une formule synthétique, on définit le pouvoir comme résultant, pour toute société, de la nécessité de lutter contre l’entropie qui la menace de désordre, comme elle menace tout système. Cela veut dire que le mauvais fonctionnement de l’appareil de sécurité entraîne, sans aucun doute, la faiblesse du système de commandement. Le cas malien est un exemple pertinent. Assiégé au nord par des mouvements djihadistes, le gouvernement malien, dirigé par Amadou Toumani Touré, a peiné à faire asseoir l’autorité de l’État dans l’ensemble du territoire, ce qui lui a valu un coup d’État en mars 2012, mené par le capitaine Amadou Aya Sanogo.

En plus de cela, même si elle n’est pas intrinsèquement liée à l’État autant que la sécurité, la fourniture des services sociaux, tels que la santé et l’éducation, est primordiale dans l’architecture de légitimation du pouvoir. Cela s’explique à travers la conception dominante qui voit en l’État un agent de progrès et de développement social. Contrairement à la sécurité, ces services sociaux sont indispensables à la survie de l’État.

Dans plusieurs pays d’Afrique, les gouvernements se sont généralement révélés incapables de satisfaire les demandes des populations. L’euphorie a alors cédé la place à la désillusion et à la frustration. C’est dans ce contexte social que les coups d’État militaires firent de nouveau irruption en Afrique francophone. Le président Yaméogo, candidat unique à l’élection présidentielle du 30 octobre 1965, est réélu avec 99,98 % des suffrages exprimés. Mais la gabegie dans la gestion des rares ressources financières coalise toutes les forces d’opposition à son régime dans un soulèvement populaire, le 3 janvier 1966, qui le renverse. L’incapacité des gouvernements démocratiques à promouvoir le développement économique et à bien répartir les richesses est l’un des principaux arguments évoqués par les juntes militaires. Elles y ont trouvé leur origine, leur légitimation auprès des populations.


En dehors des fonctions élémentaires de nature redistributive ou régalienne, inhérentes à tout État-providence, comme la garantie, pour la plupart des citoyens, d’un égal droit d’accès aux biens publics ou d’un minimum de sécurité, les coups d’État ont systématiquement lieu dans des États où les autorités gouvernementales sont frappées d’illégitimité, parce qu’elles n’assurent pas et ne posent pas les règles d’un État de droit. L’irruption des militaires sur la scène politique est souvent provoquée par un tripatouillage ou une violation de la Constitution par les dirigeants politiques en place.

Cela conforte la thèse des représentants de l’école développementaliste, à savoir que l’intrusion de l’armée dans la vie politique n’est pas nécessairement contraire aux idéaux démocratiques. L’intervention fréquente de l’armée a permis de sortir de l’impasse en mettant fin à une situation de crise politique et de restauration de l’ordre démocratique. L’armée a permis dans certains pays, comme le Niger en 2009, avec la volonté du président Tandja de se maintenir au pouvoir à tout prix, de remettre le pays sur les rails démocratiques en organisant des élections libres et transparentes.

La gouvernance militaire : une démocratie fragilisée

Si l’on s’en tient à l’expérience des différents régimes militaires dans les pays francophones, le bilan est loin d’être reluisant. Partout, ils ont été un véritable recul démocratique et de la promotion d’un État non fondé en droit.

La démocratie postule l’abandon de tout recours à la force au profit d’une régulation juridique des rapports entre les acteurs politiques. Elle implique que le pouvoir s’acquiert, non par les armes, mais par le jeu pacifié des rapports politiques conflictuels au travers d’élections disputées. Cela veut dire que, pour Max Weber, pour assurer la stabilité d’une domination, il faut nécessairement que les gouvernés croient en la légitimité des gouvernants. Selon lui, la légitimité est une croyance ou une représentation (Vorstellung) en la validité d’un ordre, et par suite un consentement à la contrainte. Dans ce sens, nous pouvons dire qu’un gouvernement issu d’un coup d’État ou d’une révolution ne peut fonder l’obéissance. Il faut que le nouveau pouvoir cherche à valider son autorité autour d’un consensus, lequel lui confère sa légitimité.

La consolidation de la démocratie suppose nécessairement le respect de la volonté populaire électorale par tous les acteurs politiques civils ou militaires. Les régimes issus de coups d’État ont souvent du mal à gagner en légitimité et à obtenir le soutien de la population, parce qu’ils se caractérisent en grande partie par l’absence d’une culture démocratique basée sur des élections libres et transparentes, sur un État fondé en droit, ce qui peut entraîner des cycles de violence et d’instabilité politique prolongée. Alors que, dans une démocratie, les élections apparaissent comme un moyen de gérer les conflits culturels ou moraux qui traversent la société. La possibilité de changer le gouvernement au moyen des élections permet de gérer de manière pacifique les conflits. La perspective de l’alternance pousse les élites à la modernisation, et le vote permet de canaliser les rapports de force entre les différents intérêts en compétition.

Le fondement démocratique de tout pouvoir politique est le suffrage universel, et la crise démocratique commence lorsque le régime en place cherche à se maintenir au pouvoir indépendamment de la volonté populaire des urnes. Les militaires au pouvoir ont rarement restauré un ordre démocratique stable. L’exercice du pouvoir politique par les militaires s’est traduit le plus souvent par la concentration des pouvoirs au profit des dirigeants et la violation massive des droits de l’homme. Alors qu’ils expliquent souvent leur intrusion dans la vie politique par la nécessité de préserver l’ordre constitutionnel ou de défendre la démocratie, les militaires au pouvoir, du point de vue du développement économique comme du point de vue social, ont vu leur prise de pouvoir se solder partout par des échecs. Les militaires à la tête du Mali, comme ceux au Burkina Faso ou au Niger, ont promis de rendre le pouvoir à des civils élus à l’issue de périodes dites de « transition ». Au Mali, pays le plus menacé par les mouvements djihadistes au Sahel, les militaires sont moins pressés que jamais d’organiser les élections prévues pour rendre le pouvoir aux civils. Quant au nouvel homme fort de la Guinée, le colonel Mamadi Doumbouya, il se montre de plus en plus flou sur les prochaines échéances électorales. Si bien que, dans ces pays, les populations commencent à se lasser des gouvernements militaires.

La consolidation de la démocratie suppose nécessairement le respect des principes démocratiques par les militaires au pouvoir. Dans une démocratie digne de ce nom, le pouvoir militaire doit être soumis au pouvoir civil. Il doit assumer la fonction que lui assigne la Constitution, c’est-à-dire la défense de la souveraineté nationale. L’intervention de l’armée dans la vie politique témoigne de la fragilité des processus démocratiques en cours.

Conclusion

La crise de la légitimité constitue sans aucun doute la clé explicative de la présence des militaires au pouvoir dans la plupart des États de l’Afrique, plus particulièrement francophone. Toutefois, le pouvoir politique militaire constitue, dans la plupart des cas, un véritable recul démocratique. Il est souvent peu conforme aux principes démocratiques : respect des normes constitutionnelles et légales, débat et recours juridiques, qui contribuent à disqualifier la force comme moyen de règlement des conflits.

BENCHENANE Mustapha, Les coups d’État en Afrique, Paris,Editions Publisud, 1983.

BOBBIO Noberto, Sur le principe de légitimité, dans : L’idée de légitimité, Institut international de philosophie politique, coll. « Annales de philosophie politique, numéro 7, Paris, PUF, 1967.

BRAUD Philippe, Le suffrage universel contre la démocratie, Paris, PUF, 1980. COULIBALY Siaka, Coups d’Etat : légitimation et démocraties en Afrique, Paris, Éditeur L’Harmattan, 2013.

COULIBALEY Babakane D., « Sur le service public en Afrique : déclin et utilité d’une institution », Annales de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques de l’Université de Dschang, tome 7, 2003, p. 165-191, p. 186.

OTAYEK René, « Voter, ça veut dire quoi ? Sur les élections législatives du 24 mai 1992 », in René

ROSSATANGA- RIGNAULT Guy, Qui t’a fait roi ? Légitimité, élections et démocratie en Afrique, Éditions Sépia/ Redditions Raponda-Walker

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La présence des militaires au pouvoir est souvent justifiée par les auteurs comme des réponses aux défaillances des gouvernements civils en matière de sécurité, de fourniture des biens et services et de non-respect des règles démocratiques. Toutefois, même si l’intervention fréquente de l’armée a permis de mettre fin, dans certains pays, à une situation de crise politique et de restaurer l’ordre démocratique, elle constitue, d’une manière générale, un véritable recul démocratique.

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La présence des militaires au pouvoir est souvent justifiée par les auteurs comme des réponses aux défaillances des gouvernements civils en matière de sécurité, de fourniture des biens et services et de non-respect des règles démocratiques. Toutefois, même si l’intervention fréquente de l’armée a permis de mettre fin, dans certains pays, à une situation de crise politique et de restaurer l’ordre démocratique, elle constitue, d’une manière générale, un véritable recul démocratique.

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