Quelle est la position de l’UE face à la Syrie post-Assad ?

Depuis la chute du régime Al-Assad le 8 décembre 2024, l’Union européenne adopte une position prudente, pragmatique et progressive vis-à-vis de la Syrie. C’est dans l’optique de donner au peuple syrien la chance de vivre dans une nouvelle Syrie que l’Europe a annoncé, le 24 février 2025, la suspension d’une série de sanctions prises à l’encontre du pays lorsqu’il était encore entre les mains de Bachar Al-Assad. Kaja Kallas, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, a appelé à une transition politique pacifique pour la Syrie. De même, lors du Conseil européen du 20 mars 2025, les dirigeants de l’UE ont souligné l’occasion historique de réunifier et de reconstruire le pays.

Toutefois, le mouvement islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), principale force ayant renversé Bachar Al-Assad, est inscrit sur la liste noire des organisations terroristes de l’UE depuis 2014. C’est pourquoi Bruxelles reste méfiante et conditionne la levée des sanctions à la « protection des membres de toutes les minorités et des autres confessions non majoritaires » par le nouveau régime syrien. Dès lors, l’Union européenne adopte une position ambivalente vis-à-vis de la Syrie post-Assad, oscillant entre la volonté d’aider les Syriens à se reconstruire politiquement, socialement et économiquement, et l’obligation de dialoguer avec un groupe terroriste. Velina Tchakarova, analyste géopolitique autrichienne, souligne que l’Union européenne est poussée à agir, mais que cette action implique de naviguer entre logique de stabilisation, dialogue avec des acteurs complexes et protection des minorités. En somme, l’UE souhaite obtenir des garanties concrètes de la nouvelle Syrie en matière de droits humains, de justice, ou encore de représentation de toutes les communautés religieuses et ethniques du pays, afin de l’aider ensuite à se reconstruire. La visite diplomatique franco-allemande de janvier 2025 en Syrie exprime la volonté de Bruxelles de tendre la main à ce nouveau régime, tout en exigeant ces mêmes conditions.

Dans le but de répondre aux demandes d’inclusivité des chancelleries occidentales, le président par intérim Ahmed Al-Charaa a doté la Syrie d’un nouveau gouvernement le 29 mars 2025. Certes, ce gouvernement est plus inclusif que l’équipe ministérielle chargée de la gestion des affaires courantes depuis la chute de Bachar Al-Assad, avec la présence d’un Druze, d’un Kurde syrien, d’un Alaouite, ainsi que d’une femme chrétienne. Cependant, ce sont des fidèles d’Al-Charaa qui occupent les postes clés et qui demeurent largement majoritaires. Malgré tout, « la France accueille favorablement la formation d’un nouveau gouvernement en Syrie », indique le site France Diplomatie. Selon Fabrice Balanche, spécialiste du Moyen-Orient, les Européens, dont la France, estiment qu’Al-Charaa est « le moins mauvais choix pour la Syrie ».

Pour autant, lorsque Emmanuel Macron a reçu Ahmad Al-Charaa à Paris le 7 mai 2025, ce dernier n’a pas réussi à faire oublier son passé de djihadiste, dans la mesure où les Français ont bien gardé à l’esprit qu’il est le fondateur du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Bien qu’Al-Charaa ait choisi la France pour son premier déplacement au sein de l’Union européenne, cette rencontre a suscité de nombreuses critiques.

Outre la dimension politique et diplomatique, l’UE est également présente aux côtés de la Syrie post-Assad d’un point de vue humanitaire et économique. Lors de la conférence annuelle de 2025 sur la Syrie et la région, l’UE a engagé un montant total de 5,8 milliards d’euros pour 2025 et 2026, dans le but de soutenir le processus de transition politique inclusive de la Syrie ainsi que son redressement socio-économique. Le 20 mai 2025, toutes les sanctions économiques européennes contre la Syrie ont été levées, à l’exception de celles fondées sur des raisons de sécurité.

Si l’UE tient tant à aider la Syrie à se reconstruire, quitte à devoir dialoguer avec un groupe islamiste, c’est parce que stabiliser ce pays, qui compte 1,3 million de demandeurs d’asile et de réfugiés dans l’Union européenne, revêt un enjeu crucial. Selon la Fondation Friedrich-Ebert, la réaction de l’Union européenne à la chute du régime syrien a été rapide et opportuniste, et les mesures migratoires ont été mises en œuvre sans évaluation crédible de la sécurité du pays.

Dans une Europe de plus en plus dirigée par des gouvernements d’extrême droite, la volonté de limiter les flux migratoires futurs est omniprésente depuis le 8 décembre 2024. Afin d’encourager les Syriens à rester dans leur pays et de persuader les réfugiés de rentrer chez eux, il s’agit de stabiliser la Syrie en la transformant en un pays sûr. Plusieurs gouvernements européens ont annoncé la suspension du traitement des demandes d’asile déposées par des Syriens. L’Autriche a même annoncé un programme de « rapatriements et d’expulsions ». Si le régime d’asile européen commun (RAEC) de l’UE fixe des normes pour les procédures d’asile, il ne détermine pas directement si un pays est suffisamment sûr pour y renvoyer les réfugiés. De ce fait, il revient à chaque État membre de l’UE d’évaluer la situation en Syrie afin de déterminer si le retour des réfugiés est possible.

Bien que l’optimisme suscité par la chute du régime syrien ait pu pousser certains réfugiés à envisager un retour chez eux, et malgré la volonté de certains pays européens de favoriser le rapatriement des réfugiés au détriment d’une évaluation complète de la sécurité, certains événements montrent l’incapacité du nouveau régime à contenir ses factions les plus extrémistes. La brutale répression des Alaouites, accusés de rébellion, par les forces de sécurité du nouveau pouvoir sunnite en mars 2025 illustre clairement ce phénomène. Les Alaouites constituent une minorité religieuse en Syrie, dont était issu le président syrien déchu.

Les affrontements intercommunautaires de juillet 2025 à Soueïda, entre Druzes et Bédouins sunnites, ont également ravivé les tensions dans un pays loin d’être entièrement contrôlé par le nouveau pouvoir. Hussam Baravi, responsable du projet Syrie de la Fondation Friedrich-Ebert, considère que la réalité syrienne contraste fortement avec le discours politique européen, qui présente ces mesures migratoires comme des réponses pragmatiques au changement de régime. Les causes structurelles des déplacements de population — effondrement de l’État, insécurité et tensions sectaires — demeurent profondément ancrées.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont

...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé en 2019, élargit les secteurs dans lesquels l’État peut bloquer un investissement étranger, notamment la défense, l’énergie, les transports ou

...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient

...

Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à la défense. Au total, près de 40 % des dépenses publiques russes seraient orientées vers l’effort militaire. Ce financement repose

...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit

...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.   En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant

...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques. Certains travaux en sociologie, notamment

...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des

...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée. La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie

...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation de l’homme comme figure centrale de l’œuvre, inspirée de l’humanisme. La mythologie grecque et ses divinités fascinent par la richesse et la complexité des mythes, faisant écho à des thèmes universels. Elle agit comme un miroir de nos émotions et expériences humaines. Les artistes s’en inspirent pour mettre en lumière

...