Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Voilà plus de quatre ans que la Russie a envahi l’Ukraine, inscrivant le conflit dans la durée. Pour le chancelier allemand Friedrich Merz, « cette guerre ne se terminera que lorsque la Russie sera au moins économiquement, et peut-être aussi militairement, épuisée ». Dans cette perspective, Moscou maintient son effort militaire grâce à quatre leviers principaux : une forte dépense publique, des recettes énergétiques, une hausse de la fiscalité et un recours accru à la dette domestique.

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à la défense. Au total, près de 40 % des dépenses publiques russes seraient orientées vers l’effort militaire.

Ce financement repose en grande partie sur les recettes tirées du pétrole et du gaz. Malgré les sanctions occidentales, ces ressources restent centrales. Toutefois, la dynamique s’est affaiblie à partir de 2025 : la baisse des prix du pétrole et le durcissement des sanctions ont entraîné une diminution significative des recettes. Les mécanismes de contournement des sanctions permettent de maintenir les flux commerciaux, mais au prix de coûts supplémentaires et d’une rentabilité moindre, ce qui réduit progressivement les marges budgétaires de l’État. Depuis 2022, les revenus pétroliers ont été divisés par plus de deux et les recettes fiscales associées ont reculé d’environ 24 %. Cette dépendance structurelle aux hydrocarbures rend le budget russe particulièrement sensible aux fluctuations des prix mondiaux de l’énergie, accentuant sa vulnérabilité en période d’instabilité économique. 

Les recettes budgétaires de 2025 se sont ainsi révélées inférieures aux prévisions, avec un écart proche de 7,5 %. Cette baisse reste néanmoins relative, car la Russie parvient à contourner une partie des sanctions. Elle s’appuie sur des « navires fantômes » non assurés, sur des circuits commerciaux transitant par des pays tiers, ainsi que sur l’utilisation de monnaies alternatives comme le renminbi chinois pour ses transactions. La réorientation des exportations vers l’Asie permet d’atténuer les pertes, mais au prix de coûts plus élevés et de marges réduites. La remontée récente des prix du pétrole, liée notamment aux tensions au Moyen-Orient, offre un répit, mais cet équilibre demeure fragile.

Face à l’érosion des recettes énergétiques, le gouvernement russe a renforcé la pression fiscale. Le budget 2026 prévoit notamment une hausse de la TVA de 20 % à 22 %. Cette mesure s’inscrit dans une tendance plus large, déjà amorcée avec la réforme de l’impôt sur le revenu l’année précédente. Les entreprises sont également mises à contribution, avec un abaissement du seuil d’assujettissement à la TVA, qui élargit le nombre de petites structures concernées. L’objectif est clair : compenser la baisse des revenus extérieurs par une mobilisation accrue des ressources internes.

Enfin, le financement de la guerre repose sur un recours croissant à la dette domestique. En raison des sanctions, l’accès aux marchés financiers internationaux est fortement limité, ce qui contraint l’État à emprunter principalement sur le marché intérieur. La dette publique reste relativement faible, autour de 16,1 % du PIB en 2025, mais elle subit des pressions croissantes liées aux besoins de financement de l’économie de guerre. Le coût du service de la dette a fortement augmenté : les dépenses d’intérêts ont doublé depuis 2021, passant de 4,4 % à 8,8 % du PIB, et dépassent désormais celles consacrées à la santé et à l’éducation. Ce renchérissement s’explique par des taux d’intérêt élevés imposés pour attirer l’épargne nationale et compenser les risques liés à l’économie de guerre.L’effort militaire prolongé de Moscou s’effectue au prix d’une pression fiscale renforcée et d’une fragilisation progressive des équilibres macroéconomiques. Cet affaiblissement de l’économie russe a été reconnu au plus haut niveau de l’État. Lors d’une réunion au Kremlin en avril 2026, Vladimir Poutine a demandé à son gouvernement et à la banque centrale d’expliquer pourquoi les indicateurs macroéconomiques évoluaient en deçà des prévisions officielles et de proposer des mesures supplémentaires pour relancer la croissance. Si l’on reprend l’hypothèse de Friedrich Merz, selon laquelle « cette guerre ne se terminera que lorsque la Russie sera au moins économiquement, et peut-être aussi militairement, épuisée », alors les premiers signes d’usure structurelle de l’économie russe pourraient annoncer l’ouverture d’une nouvelle phase du conflit.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont

...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé en 2019, élargit les secteurs dans lesquels l’État peut bloquer un investissement étranger, notamment la défense, l’énergie, les transports ou

...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient

...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit

...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.   En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant

...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques. Certains travaux en sociologie, notamment

...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des

...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée. La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie

...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation de l’homme comme figure centrale de l’œuvre, inspirée de l’humanisme. La mythologie grecque et ses divinités fascinent par la richesse et la complexité des mythes, faisant écho à des thèmes universels. Elle agit comme un miroir de nos émotions et expériences humaines. Les artistes s’en inspirent pour mettre en lumière

...

Le projet d’Europe de la Défense est-il remis en avant par le mécanisme SAFE ? 

Pour cela, le SAFE appuie la mise en commun des moyens et l’accroissement de la production. Cette dernière doit être composée à 65 % de pièces produites en Europe pour pouvoir prétendre au financement. Ce critère vise à renforcer l’industrie européenne et à sécuriser l’armement en évitant toute tentative de contrôle d’États tiers. L’aide financière se présente sous forme de prêts sur 45 ans maximum accordés par la Commission européenne à des conditions avantageuses. Celle-ci est mise à disposition des États membres et ouverte aux pays tiers participant à des acquisitions conjointes, à condition qu’ils aient conclu un partenariat de

...