Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

En 2016, le président béninois Patrice Talon demande officiellement la restitution des biens culturels spoliés par la France lors de la conquête du Dahomey. L’année suivante, Emmanuel Macron affirme que les justifications historiques avancées pour expliquer la présence du patrimoine africain en France ne peuvent plus légitimer durablement sa conservation dans les musées européens et annonce sa volonté de créer les conditions de sa restitution.

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.  

En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant une nouvelle lecture de la restitution, désormais envisagée comme un instrument de souveraineté. Les États africains ne cherchent plus seulement à récupérer des objets, mais à reprendre la maîtrise de leurs récits historiques et de leurs patrimoines culturels. Depuis 2018, les demandes se multiplient et se structurent autour d’arguments juridiques – notamment la spoliation et l’absence de consentement – , historiques – liés au contexte colonial – et politiques, centrés sur les enjeux de réappropriation nationale. Le Mali, le Sénégal ou encore la Côte d’Ivoire ont ainsi formulé des demandes de restitution, souvent appuyées sur des inventaires établis en Europe.

Parallèlement, la société civile contribue à politiser la question des restitutions en la replaçant dans l’histoire des rapports de pouvoir hérités de la colonisation. En France, les tribunes dénonçant la lenteur des restitutions se multiplient et soulignent le décalage entre engagements politiques et leur mise en œuvre effective. Ces prises de position rappellent que la conservation des œuvres africaines dans les musées occidentaux ne relèvent pas uniquement d’un enjeu patrimonial, mais aussi d’un rapport de domination symbolique et mémorielle. Dans une tribune parue en 2018 dans Le Monde, l’historien de l’art béninois Didier Marcel Houénoudé présente ainsi les restitutions comme une manière pour les Béninois de “retrouver leur dignité” et de se reconnecter à une histoire antérieure à la domination coloniale. Plusieurs acteurs culturels africains dénoncent également la place dominante des institutions occidentales dans la production des savoirs sur les œuvres africaines. En 2025, Molemo Moiloa, cofondatrice d’Open Restitution Africa souligne ainsi que les récits sur les restitutions demeurent encore largement centrés sur les musées et chercheurs français, au détriment des initiatives africaines. Ces mobilisations remettent également en cause la conception universaliste du musée défendue notamment par le président du Quai Branly, Stéphane Martin, à laquelle elles opposent une approche située du patrimoine, attentive aux conditions historiques d’acquisition et aux significations sociales des objets. Les restitutions apparaissent alors comme un enjeu de rééquilibrage des rapports de pouvoir autour de la conservation des œuvres, de l’écriture de l’histoire et de la production des savoirs.

Le faible nombre de restitutions effectives alimente ces critiques. Malgré les annonces politiques, les retours restent limités et prennent des formes variées, souvent ponctuelles et dérogatoires. La France a jusqu’à présent privilégié une approche au cas par cas. Certains dossiers ont donné lieu à des accords intergouvernementaux, comme celui conclu avec le Nigeria en 2002 autour des terres cuites Nok. La propriété des œuvres a été reconnue au Nigeria bien qu’elles soient restées exposées en France, sous la forme d’un dépôt temporaire. D’autres affaires concernent des objets dont les conditions d’acquisition sont contestées. En 2009, la France accepte ainsi de restituer à l’Egypte cinq fragments de fresques conservés au Louvre après l’apparition de doutes sur la légalité de leur sortie du territoire égyptien.

Face à ces requêtes, la France ajuste progressivement ses dispositifs juridiques. Le principe d’inaliénabilité du domaine public empêche toute restitution sans intervention du législateur. Des lois spécifiques ont ainsi été adoptées pour restituer certains biens, comme les 26 œuvres du trésor royal d’Abomey au Bénin et le sabre dit d’El Hadj Omar Tall au Sénégal en 2021.  En dehors de ces cas emblématiques, la majorité des œuvres demeure toutefois dans les collections européennes. Dans certains cas, des acteurs africains contournent les lenteurs institutionnelles en rachetant eux-mêmes des objets sur le marché de l’art pour les rapatrier, révélant ainsi les limites concrètes des politiques de restitutions. Pour répondre à ces critiques, le gouvernement a soumis au Parlement un projet de loi-cadre visant à instaurer une dérogation générale dans le code du patrimoine pour les biens acquis illicitement entre 1815 et 1972, afin de permettre leur restitution par décret. Cette évolution traduit une adaptation du droit à l’intensification des revendications patrimoniales et aux tensions diplomatiques liées à la mémoire coloniale. Le dispositif demeure toutefois étroitement encadré et comporte plusieurs limites, régulièrement dénoncées, notamment par l’Algérie. Les biens militaires en sont exclus et certains objets conservés dans des institutions au statut juridique particulier échappent également au texte. Plusieurs pièces hautement symboliques réclamées par Alger, comme le canon Baba Merzoug ou le sabre d’Abd El-Kader, restent ainsi exclues du champ de cette loi. Ce projet de loi illustre ainsi les ambiguïtés de la politique française de restitution : répondre aux revendications africaines tout en préservant, pour l’essentiel, les cadres juridiques et patrimoniaux hérités de la période coloniale.

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