Un processus d’adhésion progressive est-il envisageable au sein de l’Union européenne ? 

Les 23 et 24 juin 2022, le Conseil européen s’est réuni pour se prononcer sur les questions relatives aux futures adhésions à l’Union européenne. Il a accordé le statut de candidat à l’Ukraine et à la Moldavie, tout en affirmant la perspective d’une « intégration graduelle, réversible et fondée sur les mérites » pour les pays des Balkans, comme la Serbie ou le Monténégro.

L’idée d’une intégration graduelle, souvent évoquée par les partisans de la « Grande Europe », a retenu l’attention des dirigeants européens lors de ces réunions. Ce concept, apparu en 2020 dans les groupes de réflexion et les instituts de recherche spécialisés sur l’élargissement de l’Union, propose une intégration des États candidats en plusieurs étapes. Chaque étape permettrait l’obtention de nouveaux droits, jusqu’à l’accès au statut complet de membre à part entière.

L’expression trouve son origine dans un document informel publié par la France en 2019, évoquant « un accès graduel aux politiques et aux programmes de l’UE ». Trois instituts de recherche, l’ESI, le CEP Belgrade et le CEPS Bruxelles, ont repris cette formule. L’ESI a proposé en 2020 une révision du processus d’adhésion en deux étapes : l’entrée dans le marché intérieur, suivie d’une adhésion complète aux politiques de l’Union et d’une participation aux institutions européennes. Le CEP Belgrade et le CEPS ont défini une approche en « escalier », avec plusieurs étapes menant à l’adhésion complète. Une première phase, appelée « adhésion initiale », permettrait aux candidats d’accéder à 50 % des fonds européens et d’obtenir le statut d’État observateur. Un deuxième niveau, « adhésion intermédiaire », octroierait 75 % des fonds européens et une participation accrue aux institutions. Enfin, une dernière étape aboutirait à un statut de « nouvel État membre », privant seulement les intéressés de leur droit de veto et de leur possibilité de nommer un commissaire et un juge à la Cour de justice.

Des divergences subsistent sur la forme de ce nouveau procédé. Certains spécialistes, comme Sébastien Maillard, conseiller spécial de l’Institut Jacques Delors, privilégient la création d’un statut intermédiaire d’« État associé de l’UE ». Il souligne que le contrat de coalition CDU/SPD en Allemagne soutient cette idée.

Cependant, l’intégration graduelle ne fait pas l’unanimité. À Bruxelles, la commissaire à l’élargissement, Marta Kos, critique la création d’« États de second rang ». Elle estime que « priver certains États du droit de veto en matière de politique étrangère est impraticable ». Un sondage Eurobaromètre révèle que seuls 43 % des Français et 46 % des Allemands soutiennent un futur élargissement. Or, l’accord des populations et de leurs représentants reste nécessaire pour modifier la procédure d’adhésion.

Les avancées concrètes de cette adhésion progressive pourraient être ralenties par des considérations étatiques. Le Conseil européen pour les relations extérieures rappelle que l’Albanie est menacée par le veto grec en raison de la condamnation du maire de la minorité grecque d’Himara pour corruption. L’Ukraine, elle, fait face à la « vétocratie » hongroise en raison de ses liens avec la Russie et de tensions territoriales. Ces éléments influencent les débats sur la nouvelle procédure d’adhésion. Plusieurs États, comme le Danemark, appellent à une révision des traités pour améliorer la prise de décision avant d’accueillir de nouveaux membres. Pour eux, l’UE doit se réformer pour rester efficace. Dès 2006, le Conseil européen conditionnait toute nouvelle adhésion à la « capacité d’absorption de l’Union ». Selon les propositions d’un groupe d’experts franco-allemands publiées en 2022, le nombre de commissaires pourrait être réduit aux deux tiers des États membres, et l’extension de la majorité qualifiée à davantage de domaines constituerait une solution envisageable.

Intégrer des pays observateurs sans leur accorder de pouvoir de décision permettrait à ces États de participer aux débats sans nuire à l’efficacité de l’Union. Une note de l’Institut Jacques Delors, publiée le 26 novembre 2025, souligne que la progressivité du processus faciliterait le dialogue entre les candidats et les institutions. Certains pays, comme l’Albanie et le Monténégro, participent déjà à des politiques européennes, comme l’espace unique de paiement en euro (SEPA).

Une refonte de la procédure d’adhésion reste peu probable à court terme. Si l’invasion de l’Ukraine en février 2022 avait relancé le débat dans un élan de solidarité, d’autres formes de coopération ont pris le relais. La Communauté politique européenne (CPE), qui réunit 47 États dont l’Ukraine, s’impose comme l’instance de dialogue privilégiée pour défendre des intérêts communs sans adhésion pleine à l’Union européenne.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation...

Le projet d’Europe de la Défense est-il remis en avant par le mécanisme SAFE ? 

Pour cela, le SAFE appuie la mise en commun des moyens et l’accroissement de la production. Cette dernière doit être composée à 65 % de pièces produites en Europe pour pouvoir prétendre au financement. Ce critère vise à renforcer l’industrie européenne et à sécuriser l’armement en évitant toute tentative de...

Que révèlent les promesses faites par Donald Trump au peuple vénézuélien sur les finalités et les moyens de l’intervention américaine ?

En moins de quarante minutes, Nicolás Maduro, considéré comme le chef d’Etat héritier d’Hugo Chávez, a été capturé et exfiltré vers un navire de la Quatrième Flotte des États-Unis stationné dans les eaux internationales. Quelques heures plus tard, Donald Trump, depuis la Maison-Blanche, officialisait l’arrestation en présentant Maduro comme un...

Que prévoit vraiment le “conseil de la paix” évoqué par Donald Trump ? 

Présentée lors du sommet de Davos, le 22 janvier 2026, l’organisation internationale, à laquelle la Maison Blanche aurait proposé à une soixantaine de pays de participer, est régie par une charte comprenant vingt-cinq articles réunis en douze chapitres. Initialement présentée comme limitée à la reconstruction de Gaza, elle est en...

Comment la rupture diplomatique entre l’Algérie et le Maroc de 2021 a-t-elle transformé le différend sur le Sahara occidental en une impasse structurelle ?

La rupture s’est matérialisée par le non-renouvellement du contrat d’exploitation du gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait du gaz naturel en provenance d’Algérie vers l’Espagne via le Maroc. Cet accord permettait à Rabat de percevoir annuellement près d’un milliard de m³ de gaz naturel, soit 97 % de ses besoins. L’Algérie a...

Le « choc chinois  » allemand est-il le signe d’un point de bascule de l’industrie européenne ? 

Ce rapprochement a débuté en 1978, lors de la signature du premier accord entre la Communauté économique européenne (CEE) et la Chine. La collaboration s’est renforcée avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. La crise économique de 2008 a précipité les investissements européens en Chine....