Comment la série Say Nothing construit-elle un récit historique ?

Adaptée du livre de Patrick Radden Keefe paru en 2018, la série Say Nothing narre l’histoire du conflit nord-irlandais par le biais de parcours individuels liés, de près ou de loin, à l’Armée Républicaine d’Irlande (IRA). S’appuyant sur un travail d’histoire orale inédit, l’œuvre met en lumière des faits jusqu’alors passés sous silence. Les témoignages de Dolours Price, militante de l’IRA impliquée dans l’attentat à la bombe de l’Old Bailey à Londres en 1973, et de Brendan Hughes, haut dignitaire de l’IRA, permettent à un nouveau récit historique de prendre forme.

Celui-ci s’oppose à l’histoire officielle établie par Gerry Adams, négociateur des accords de paix de 1998, en le mettant directement en cause en tant qu’ancien chef officieux de l’IRA. La question des responsabilités concernant le sort des “Disparus” — seize personnes enlevées par l’IRA dont les restes n’ont toujours pas été retrouvés — cristallise les enjeux mémoriels et historiques.

La série s’ouvre sur un fait tragique : l’enlèvement en pleine nuit de Jean McConville en décembre 1972, mère de dix enfants, dont le corps ne sera retrouvé qu’en 2003. Tout au long de l’œuvre, les destins de Jean McConville et de Dolours Price sont mis en parallèle, sans que leur lien n’apparaisse immédiatement. La vie de Dolours, issue d’une grande famille nationaliste, semble d’abord similaire à celle de nombreux jeunes catholiques irlandais au tournant des années 1970, marquée par les discriminations électorales et économiques exercées par les protestants anglais. Son engagement croissant, à travers des actions telles que des braquages de banque ou des assassinats, témoigne de la radicalisation du conflit nord-irlandais. La série transforme ainsi deux trajectoires individuelles en clés de lecture pour comprendre ce conflit : d’un côté, la souffrance des familles des victimes, marquées par le silence et l’attente ; de l’autre, l’action clandestine d’un groupe persuadé d’agir pour une cause juste.

Ce choix scénaristique reprend une méthode déjà présente dans l’ouvrage de Patrick Radden Keefe, qui s’appuie sur des mémoires personnelles pour bâtir un récit historique dans une région où le silence est roi — “it’s easier to say nothing”, disait Dolours Price. Il mobilise en particulier les témoignages recueillis dans le cadre du Boston Project, une série d’entretiens réalisés entre 2001 et 2006 avec d’anciens membres de l’IRA et de groupes loyalistes. Ces archives orales, notamment celles de Dolours Price et de Brendan Hughes, autre figure éminente de l’IRA, révèlent toute la complexité de la construction d’un récit historique.

Ces témoignages mettent en cause l’une des personnalités politiques les plus influentes d’Irlande : Gerry Adams. Négociateur des accords de paix en 1998, il apparaît comme un politicien engagé dans des actions partisanes classiques. La série choisit pourtant de le représenter comme l’un des principaux leaders de l’IRA — ce qu’il a toujours nié —, suscitant encore de nombreux conflits judiciaires entre lui et la production. Say Nothing attribue une responsabilité directe à Gerry Adams dans de nombreuses disparitions survenues en Irlande du Nord au début des années 1970. Le meurtre de Jean McConville, mais aussi ceux des anciens informateurs Kevin McKee et Seamus Wright, dont les corps n’ont toujours pas été retrouvés, semblent découler directement de ses décisions.

Patrick Radden Keefe raconte ainsi l’histoire des “oubliés” : ceux que l’on a trop vite qualifiés de terroristes ou dont la disparition fut condamnée à rester silencieuse. D’une part, Dolours Price et Brendan Hughes incarnent une génération de nationalistes irlandais trahie par les ambitions personnelles et politiques de Gerry Adams et de son parti, le Sinn Féin. Hughes déclare lui-même à la fin de l’œuvre : “he has sold us”. D’autre part, en ramenant constamment le spectateur aux destins personnels des “Disparus”, Say Nothing évite de réduire le conflit à une abstraction géopolitique. Entre 1969 et 1998, près de 47 000 personnes furent blessées dans le conflit, un chiffre considérable pour une région qui comptait alors moins de deux millions d’habitants. La série souligne cette réalité en filmant la vie quotidienne dans les quartiers de Belfast ou de Derry. L’histoire se donne ainsi à voir moins par les discours politiques que par les corps meurtris et les silences des survivants.

La série interroge également la légitimité des actions révolutionnaires dans l’Histoire et la place de l’homme en leur sein. Une scène en constitue l’expression la plus forte : discutant du sort à réserver aux informateurs Seamus Wright et Kevin McKee, Gerry Adams, favorable à leur exécution immédiate pour trahison, s’oppose à Brendan Hughes, plus clément et en quête d’une issue moins sanglante. Adams l’avertit de ne pas faire passer ses hommes avant la cause, ce à quoi Hughes répond sèchement : “But the men are the fucking cause”. L’œuvre pose ainsi une question fondamentale : l’homme doit-il primer sur la cause dans tout combat révolutionnaire, et dans l’histoire que l’on en retient ?

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