Qu’implique le partenariat Inde–Philippines pour la Mer de Chine méridionale ?

Le 5 août 2025, le premier ministre indien, Narendra Modi, a rencontré le président philippin Marcos Jr. à New Delhi, en Inde. L’objectif principal de cette rencontre était d’établir un dialogue entre les deux États. Plus qu’un événement symbolique, elle a abouti à de nombreux accords, aussi bien sur le plan économique que stratégique.

Le premier ministre indien a, entre autres, indiqué vouloir soutenir les Philippines dans le développement de l’industrie du digital, tandis que le chef des forces armées philippines envisage de commander davantage de systèmes d’armes et d’équipements à l’Inde. Sur le plan sécuritaire, les deux dirigeants ont convenu de renforcer leur coopération en matière de renseignement et de défense, avec la tenue d’exercices conjoints en mer de Chine méridionale. Ce rapprochement illustre la volonté de Manille de diversifier ses partenariats et permet à New Delhi d’affirmer son influence dans l’Indo-Pacifique. Il s’agit pour les deux chefs d’État d’un moyen de réaffirmer leur partenariat dans un contexte de fortes tensions régionales.


La présence chinoise en mer de Chine méridionale, en particulier autour des côtes philippines, entraîne de fortes tensions diplomatiques. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, Pékin a multiplié les incursions aériennes et navales dans les espaces maritimes revendiqués par ses voisins. C’est le cas de Taïwan, qui subit une pression constante avec des dizaines d’appareils et de navires chinois détectés chaque mois autour de l’île. Les Philippines connaissent le même type de pression : plusieurs incidents ont opposé leurs patrouilleurs aux garde-côtes et navires de la marine chinoise dans des zones contestées, parfois avec des conséquences directes. Le 11 août dernier, deux navires chinois se sont ainsi percutés en poursuivant un patrouilleur philippin naviguant dans une zone revendiquée par Pékin.

La Chine revendique une grande partie de la mer de Chine méridionale, souhaitant étendre sa souveraineté à 90 % de sa surface. Frédéric Lasserre et Olga Alexeeva, docteur en géographie et sinologue, rappellent que cette zone est officiellement revendiquée par la Chine depuis 1946. Cet intérêt s’explique par la présence d’importantes ressources halieutiques et pétrolières. Elle représente aussi un espace géostratégique non négligeable, donnant lieu à la construction de nombreuses infrastructures et bases militaires chinoises sur des îles situées dans cet espace maritime.

Les États littoraux de la mer de Chine méridionale ont autorité sur leurs espaces maritimes, jusqu’à 370 km après leur ligne de côte. Il s’agit de leur Zone Économique Exclusive (ZEE), protégée par les accords de Montego Bay, signés en 1982 et ratifiés par plus de 150 États, dont la Chine (1996), l’Inde (1995) et les Philippines (1984). Ce texte a permis aux Philippines de saisir la Cour permanente d’arbitrage en 2016, dans le but de soumettre la Chine au respect de ces accords. Malgré le jugement de la Cour déclarant illégales certaines activités et revendications chinoises, Pékin a fait fi de cette décision. Le quotidien officiel China Daily affirmait que « toute décision opportuniste, que ce soit de la part des États-Unis, des Philippines ou de la Cour permanente d’arbitrage, s’avérera vaine en définitive ».

Si l’argument juridique, jusqu’alors principal moyen de défense des pays côtiers, ne permet pas de faire plier Pékin, ceux-ci se tournent vers des coopérations militaires avec des États plus puissants comme l’Australie, le Japon ou les États-Unis. En juin dernier, elles ont donné lieu à des exercices simulant des situations de crise militaire, ne visant officiellement aucun État en particulier. Il s’agit donc non seulement de tensions géopolitiques locales, mais d’un théâtre de rapports de force entre les plus grandes puissances mondiales. L’arrivée de l’Inde en tant que partenaire est particulièrement significative, renforçant sa crédibilité sur la scène internationale et lui conférant un statut de puissance militaire reconnue.

La contribution de l’Inde à la défense de la mer de Chine méridionale semble se présenter comme celle d’un « acteur tampon » entre les États-Unis et les Philippines. Jusqu’alors, c’était le géant américain qui, suivant une politique interventionniste, apportait le plus de renforts matériels et techniques aux pays victimes de la menace chinoise. L’Inde est devenue, selon le SIPRI, le quatrième pays au monde en termes de budget militaire, y investissant plus de 83,6 milliards de dollars par an. Si elle reste encore largement dépendante de puissances étrangères pour se fournir en équipements, la politique de Narendra Modi vise à une indépendance dans ce domaine. En plus de l’arme nucléaire, l’Inde développe sa propre industrie militaire et a inauguré en 2023 son premier porte-avions de conception nationale, « le Victorieux ».

Ce partenariat stratégique avec les Philippines est un moyen pour l’Inde d’affirmer sa puissance et de développer son industrie militaire. La collaboration entre les deux États ne se limite pas à des exercices navals, mais inclut aussi une dimension commerciale. L’accord indo-philippin implique en effet des investissements philippins dans l’industrie militaire indienne. Par ce rapprochement militaire, l’Inde entend s’imposer à l’échelle régionale comme meneur de la résistance contre la puissance chinoise. Celui-ci lui permet indirectement de prétendre à une plus grande reconnaissance de sa puissance à l’échelle mondiale.

Si ce conflit permet à l’Inde de se présenter comme un acteur influent, son rôle reste cependant secondaire. Les États-Unis demeurent le soutien le plus important des pays menacés et ce depuis plus longtemps. La Maison Blanche avait soutenu la sentence de la Cour permanente d’arbitrage en 2016 et encouragé ses alliés à faire de même afin de faire reconnaître les droits des Philippines. Washington reste aussi l’État au plus haut indice de puissance militaire selon le Lowy Institute. L’accord indo-philippin renforce donc des partenariats politiques, militaires et économiques locaux favorisant l’émergence des pays d’Asie du Sud-Est, mais les puissances comme la Chine et les États-Unis dominent toujours la scène régionale et mondiale.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont

...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé en 2019, élargit les secteurs dans lesquels l’État peut bloquer un investissement étranger, notamment la défense, l’énergie, les transports ou

...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient

...

Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à la défense. Au total, près de 40 % des dépenses publiques russes seraient orientées vers l’effort militaire. Ce financement repose

...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit

...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.   En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant

...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques. Certains travaux en sociologie, notamment

...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des

...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée. La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie

...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation de l’homme comme figure centrale de l’œuvre, inspirée de l’humanisme. La mythologie grecque et ses divinités fascinent par la richesse et la complexité des mythes, faisant écho à des thèmes universels. Elle agit comme un miroir de nos émotions et expériences humaines. Les artistes s’en inspirent pour mettre en lumière

...