Que cache la politique antidrogue engagée par Donald Trump contre le Vénézuela ?

Depuis début septembre, Washington a déployé l’armée américaine au large des côtes vénézuéliennes dans le but officiel de combattre les cartels de la drogue : 4000 soldats, 8 navires de guerre équipés de 1200 missiles, 5 avions de combat F-35 et 1 sous-marin nucléaire. Au total, 5 opérations de bombardement contre des bateaux vénézuéliens soupçonnés d’activité illégale ont provoqué la mort de 21 personnes. Ces attaques ont mené le Venezuela à saisir le Conseil de sécurité de l’ONU, qui s’est réuni en urgence vendredi 10 octobre, en l’appelant à empêcher « le crime international » commis contre lui par les États-Unis.

En retour, les autorités américaines accusent l’aviation vénézuélienne d’avoir survolé l’un de leurs navires de guerre dans les eaux internationales et affirment que leurs opérations visent uniquement des navires liés au crime organisé afin d’« empêcher que la drogue n’inonde les États-Unis ». La séance s’est conclue par un appel au calme du responsable de l’ONU pour les affaires politiques sur le continent américain, Miroslav Jenca, invitant à résoudre les différends par « des moyens pacifiques » respectant le droit international. Mais cela sera-t-il respecté ?

Les tensions entre les deux pays relèvent d’une rivalité bien plus ancienne. L’ancien président Hugo Chavez, élu en 1998, rompt le partenariat historique avec les États-Unis et nationalise le pétrole, alors que depuis le début du XXe siècle, l’entièreté du pétrole du Venezuela leur revenait. Le symbole de cette rupture est clair : lutter contre l’impérialisme américain. Mais en 2002, l’anti-américanisme d’Hugo Chavez se renforce. Ce dernier est victime d’un coup d’État avorté par des opposants du régime, soutenus et reconnus par Washington. Après ce coup d’État, Chavez expulse la DEA (Agence fédérale américaine de lutte contre la drogue) et les tensions s’accélèrent jusqu’à la fermeture de l’ambassade américaine au Venezuela. À partir de la crise de 2008, le pays sombre dans une profonde crise économique et le trafic de drogue s’impose. La chute s’accentue avec l’arrivée au pouvoir de Nicolas Maduro, héritier d’Hugo Chavez. Alors que le pays plonge dans la récession, les États-Unis renforcent les sanctions, limitant l’accès du Venezuela au marché financier international. Ces sanctions sont élargies en 2019, après la réélection de Nicolas Maduro en 2018, dans le but de le forcer à quitter le pouvoir, car Washington considère que les élections ont été falsifiées. Cette année marque un nouveau tournant dans les relations entre les deux pays lorsque les États-Unis reconnaissent Juan Guaido, opposant politique de Nicolas Maduro, comme président vénézuélien par intérim. C’est dans ce climat de crise qu’en août 2025, une présence militaire importante a été signalée dans le sud des Caraïbes par Caracas, capitale du Venezuela.

Au-delà du narcotrafic, selon Christophe Ventura, les intentions de Washington sont motivées par des raisons politiques et géopolitiques. Depuis le 8 août 2025, la tête de Nicolas Maduro est mise à prix par le département de la Justice américain. Donald Trump considère que le Venezuela est un narco-État terroriste, c’est-à-dire un État organisé autour du trafic de drogue. Il accuse Nicolas Maduro d’en être à la tête, notamment de diriger le cartel de Los Soles. Toutefois, selon Jeremy McDermott, journaliste et cofondateur d’InSight Crime, personne ne dirige ce groupe, d’autant plus que les cartels ne travaillent pas ensemble, ce qui rend impossible que Maduro dirige plusieurs cartels à la fois.

Un autre argument avancé par Donald Trump est contesté. Selon sa stratégie, s’attaquer au trafic de drogue du Venezuela permettrait de protéger le pays « contre ceux qui tentent d’apporter un poison mortel ». Or, le rapport de l’ONUDC (programme antidrogue et contre le crime de l’ONU) de 2025 démontre que le pays qui produit le plus de drogue est la Colombie et que les cargaisons de cocaïne transitent davantage par la côte pacifique de l’Amérique du Sud que par le territoire vénézuélien. Par exemple, en Équateur, premier pays exportateur de drogue, 57 % des conteneurs de bananes en provenance de Guayaquil transportent de la cocaïne vers la Belgique. Donald Trump mène donc une politique antidrogue contre le Venezuela sans s’intéresser à la Colombie, qui représente 70 % de la production mondiale de cocaïne, ni à l’Équateur, aujourd’hui premier exportateur.

Considérant Nicolas Maduro comme un narcotrafiquant, Donald Trump souhaite la chute de son gouvernement. Cela s’explique d’autant plus que le Venezuela s’oppose fermement aux États-Unis en adoptant une posture anti-impérialiste qui dérange Donald Trump. Mais plusieurs analystes soulignent qu’au-delà du discours antidrogue, le contrôle du pétrole au Venezuela constitue surtout un enjeu stratégique pour Donald Trump. Le Venezuela possède l’une des plus grandes réserves de pétrole du monde, auxquelles les États-Unis n’ont plus accès depuis Hugo Chavez. Selon une étude de GeoSphere Austria de 2024, le pays se positionne comme l’un des trois pôles stratégiques, aux côtés de l’Arabie saoudite et de l’Iran, avec 17,1 % des réserves mondiales de pétrole.

Aujourd’hui, le pays qui bénéficie en grande partie du pétrole vénézuélien est la Chine (90 %). Son rapprochement avec la Chine et la Russie, qui lui fournit des armes, inquiète Washington. En renversant le gouvernement de Nicolas Maduro, Donald Trump empêcherait Pékin et Moscou de consolider leur influence sur les pays d’Amérique latine, sa « arrière-cour », selon Marco Rubio, actuel secrétaire d’État. Ainsi, même si le déploiement militaire actuel des États-Unis n’est pas suffisant pour envahir le sol vénézuélien, leurs actions militaires peuvent se poursuivre compte tenu de leurs moyens considérables. Le Venezuela affirme être prêt à réagir en cas d’attaque et a annoncé la mobilisation de 4,5 millions de soldats à ses frontières. Selon NBC et Democracy Now, des responsables militaires américains envisagent même des frappes de drones à l’intérieur du pays.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont

...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé en 2019, élargit les secteurs dans lesquels l’État peut bloquer un investissement étranger, notamment la défense, l’énergie, les transports ou

...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient

...

Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à la défense. Au total, près de 40 % des dépenses publiques russes seraient orientées vers l’effort militaire. Ce financement repose

...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit

...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.   En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant

...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques. Certains travaux en sociologie, notamment

...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des

...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée. La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie

...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation de l’homme comme figure centrale de l’œuvre, inspirée de l’humanisme. La mythologie grecque et ses divinités fascinent par la richesse et la complexité des mythes, faisant écho à des thèmes universels. Elle agit comme un miroir de nos émotions et expériences humaines. Les artistes s’en inspirent pour mettre en lumière

...