La Russie contourne l’embargo pétrolier grâce à sa « flotte fantôme »

Comment la Russie contourne-t-elle les sanctions pétrolières imposées par les pays occidentaux à travers l’usage d’une “flotte fantôme”?
Depuis le début de son invasion en Ukraine, la Russie fait face à de nombreuses sanctions économiques décidées par les pays occidentaux. Visant à limiter ses ressources financières, un embargo sur le pétrole russe a été mis en place, accompagné d’un plafonnement du prix du baril à 60 dollars. En réponse, Moscou s’est constitué une « flotte fantôme », une tactique qui a déjà fait ses preuves chez des pays comme l’Iran et le Venezuela.

La « flotte fantôme » : une stratégie de contournement

Constituée d’un réseau de navires souvent vétustes et difficiles à tracer, la « flotte fantôme » russe est devenue un rouage essentiel dans le contournement des sanctions imposées par le G7, l’Union européenne et l’Australie. Ce réseau de pétroliers navigue à la limite de la légalité internationale et de la sécurité maritime, au mépris des réglementations et des risques écologiques. Selon une enquête du Le Monde, les navires de la flotte fantôme désactivent régulièrement leur système d’identification automatique (AIS), rendant leur position indétectable. Ce procédé, connu sous le nom de « dark activity », leur permet d’éviter les systèmes de surveillance et de contourner les embargos en dissimulant leur itinéraire et leur cargaison.

Dates ImportantesChiffres Clés
Décembre 2022 : Mise en place d’un embargo occidental sur le pétrole russe, accompagné d’un plafonnement du prix à 60 dollars le baril.11,5 milliards $ : Revenus pétroliers de la Russie en avril 2024, doublant ceux de janvier 2024 malgré les sanctions.
2023 : L’Inde devient le deuxième plus grand importateur mondial de pétrole russe.37 milliards $ : Valeur des importations indiennes de pétrole russe en 2023, treize fois plus qu’avant la guerre en Ukraine.
Avril 2024 : Environ 70 navires de la « flotte fantôme » traversent chaque semaine la mer Baltique, transportant jusqu’à 100 000 tonnes chacun.75 $/baril : Prix du pétrole russe vendu sur le marché mondial, dépassant le plafond imposé par les sanctions occidentales.
2024 : Des transferts en mer permettent de dissimuler l’origine russe du pétrole, facilitant sa vente sur les marchés internationaux.13 % : Part des exportations mondiales de pétrole russe traitées par l’Inde, devenant une plaque tournante majeure.
Juillet 2024 : La Russie intensifie ses activités maritimes avec des équipements vétustes, aggravant les risques environnementaux.100 000 tonnes : Quantité moyenne de pétrole brut transportée par chaque navire de la flotte fantôme.

Ces pétroliers furtifs agissent en haute mer, où ils transfèrent le pétrole russe vers des navires « officiels » sans que leur origine soit tracée. Une fois cette étape accomplie, le pétrole est ensuite acheminé vers divers pays et distribué sur le marché mondial. En avril 2024, les revenus pétroliers de la Russie ont ainsi atteint 11,5 milliards de dollars, soit deux fois plus qu’en début d’année, malgré les sanctions occidentales. Cette résilience du marché noir pétrolier illustre la capacité de Moscou à contourner les pressions économiques, tout en exploitant les failles de la réglementation maritime internationale.

L’usage de la flotte fantôme présente des conséquences directes sur l’environnement. En mer Baltique, environ 70 navires de ce réseau traversent les eaux chaque semaine, transportant chacun jusqu’à 100 000 tonnes de pétrole brut, avec des équipements souvent obsolètes et mal entretenus. Ces opérations clandestines exposent les écosystèmes marins à des risques de marée noire. Les pays riverains, inquiets des répercussions environnementales, ont renforcé leur vigilance, mais les moyens de traçage étant limités, les autorités restent impuissantes face à ces navires furtifs.

En avril 2024, environ 70 de ces navires traversaient la Baltique chaque semaine, transportant chacun jusqu’à 100 000 tonnes de pétrole brut.

L’Inde, plaque tournante du pétrole russe

L’Inde est l’un des principaux acteurs de cette reconfiguration du marché énergétique mondial. En un an, le pays est devenu le deuxième acheteur mondial de pétrole russe, transformant la situation en une opportunité stratégique pour stabiliser son propre marché de l’énergie. En 2023, l’Inde a importé pour 37 milliards de dollars de pétrole russe, soit treize fois plus qu’avant l’invasion de l’Ukraine. Ces importations, traitées et raffinées sur place, permettent ensuite au pays de revendre le pétrole transformé, y compris à des partenaires européens. Cette méthode permet aux États européens d’acheter indirectement du pétrole russe sans violer les sanctions, profitant à la fois aux besoins énergétiques de l’Inde et aux demandes de ses clients.

Le pétrole russe se vend à 75 dollars le baril, un prix bien supérieur au plafond de 60 dollars fixé par les sanctions occidentales.

Cette tactique avantageuse permet à l’Inde de réaliser d’importantes économies, estimées à plusieurs milliards de dollars, tout en maintenant une relative stabilité des prix de l’énergie domestique. En contrôlant les processus de raffinage et d’exportation, le pays se positionne en plaque tournante de l’énergie russe pour des marchés en quête de stabilité, notamment face aux incertitudes liées à l’offre mondiale. D’après l’agence Bloomberg, le baril de pétrole russe se vend désormais à 75 dollars, un prix largement supérieur au plafond de 60 dollars imposé par les sanctions du G7 et de l’Union européenne.

Crédits photo : Frank Flinkr

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Contribuez à [DEMOS]

Nous donnons la parole à des personnalités académiques pour décrypter les enjeux qui mettent à mal la démocratie et les ruptures qui bouleversent nos sociétés.

Nos dernières Décryptage

Le général Kirillov éliminé : quand la guerre s’invite dans les rues de Moscou

Cet événement met en lumière la capacité de l’Ukraine à mener des opérations audacieuses en plein cœur de la Russie, signalant une escalade significative dans le conflit en cours. Selon les autorités russes, un suspect ouzbek de 29 ans a été arrêté peu après l’explosion. Ce dernier aurait avoué avoir été recruté...

L’Union européenne tente de se frayer un chemin au Proche-Orient

Depuis des décennies, l’Union européenne s’est principalement illustrée comme un soutien financier au Proche-Orient, injectant des milliards d’euros dans des programmes d’aide humanitaire et de développement. Cependant, cette approche a souvent été perçue comme insuffisante pour influencer les dynamiques politiques locales.  Malgré ces initiatives, l’Union européenne est confrontée à des...

Le Groenland, champ de bataille oublié du XXIᵉ siècle

Le Groenland, bien que rattaché au Danemark, bénéficie d’un statut d’autonomie élargie depuis 1979, renforcé en 2009. Ce territoire arctique, qui compte seulement 56 000 habitants, a toujours entretenu une relation ambiguë avec l’Europe. Lors du référendum de 1972 sur l’adhésion du Danemark à la Communauté économique européenne (CEE), plus...

Les BRICS+ à l’assaut du leadership européen

Cette expansion a renforcé le poids démographique et économique des BRICS+. Le bloc représente désormais près de 46 % de la population mondiale et 35,6 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, surpassant ainsi le G7 en termes de population et se rapprochant de sa part du PIB...

Les PFAS, ces polluants éternels qui envahissent notre quotidien

Depuis 2012, des catastrophes sanitaires aux États-Unis ont mis en lumière l’ampleur de la contamination par les PFAS.En France, des régions comme l’Île-de-France, la Bretagne et les côtes méditerranéennes sont touchées. Une enquête menée par Le Monde et 17 médias partenaires a identifié 2 100 « hot-spots » de contamination en...

Accord UE-Mercosur : l’agriculture européenne sacrifiée aux profits de l’industrie

Engagées depuis 1999, les négociations entre l’UE et le Mercosur ont pour but de créer un partenariat économique et politique solide. Un accord commercial a été signé en 2019, mais les deux blocs travaillent actuellement sur un protocole additionnel afin d’intégrer des engagements plus forts en faveur du développement durable, en...

À Marseille, une génération sacrifiée par le narcotrafic

Le 29 juin 2023, le parquet de Marseille a révélé un chiffre alarmant : 114 victimes de fusillades liées au trafic de drogue depuis le début de l’année, dont une proportion significative de mineurs. Selon le média 20 Minutes, 14 % de ces victimes avaient entre 14 et 17 ans. Les réseaux...

Amour, pouvoir et inégalités : le couple à l’épreuve de la modernité

Depuis des millénaires, les structures conjugales ont souvent été le reflet d’une organisation sociale patriarcale, où l’homme détenait l’autorité économique, sociale et morale. Les femmes, quant à elles, étaient confinées à des rôles domestiques, leur autonomie limitée par des normes rigides. Cette dynamique a servi à contrôler la sexualité et...

Concerts : de la culture populaire au privilège des élites

En 1966, pour environ 5 dollars, on pouvait assister à un concert des Beatles, une expérience inoubliable à un prix modique. Dix ans plus tard, en 1976, avec 10 dollars en poche, il était possible de voir Queen en live. Ces tarifs, même ajustés à l’inflation — ce qui représenterait...

L’Afrique francophone se libère de l’ombre militaire française

Ces décisions s’inscrivent dans une série de retraits des forces françaises du continent. En 2022 et 2023, la France avait déjà été contrainte d’évacuer ses troupes du Mali, du Burkina Faso et du Niger à la suite de coups d’État militaires. Fin 2024, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a...