La nomination de Kevin Warsh à la tête de la Fed constitue-t-elle un risque pour la stabilité financière mondiale?

Fin janvier 2026, Donald Trump a désigné Kevin Warsh pour succéder à Jerome Powell à la tête de la Réserve fédérale à partir de mai 2026. Warsh, 55 ans, n’est pas un inconnu. Nommé gouverneur de la Fed de 2006 à 2011 par le président républicain George W. Bush, Warsh a joué un rôle central dans la gestion de la crise de 2008, servant d’intermédiaire entre la banque centrale et Wall Street.

Son profil de banquier d’affaires, proche de certains réseaux républicains, contraste avec celui de Powell. Son partisanisme républicain se manifeste notamment par son attachement à la Hoover Institution, think tank proche du parti républicain, où il est chercheur associé invité. Il est aussi rattaché au cercle des économistes républicains depuis les années 2000.

La Fed a un double mandat : la stabilité des prix et le plein emploi. Elle agit via ses taux directeurs, qui influencent l’ensemble des taux pratiqués par les banques commerciales et donc le coût du crédit pour les ménages et les entreprises. L’objectif d’inflation est fixé à 2 %, mais elle atteint 3,6 % aux États-Unis. Dans ce contexte, Powell refuse de baisser les taux, estimant qu’une baisse n’est pas encore souhaitable au vu du niveau de l’inflation. Une telle mesure risquerait d’engendrer une spirale inflationniste qui réduirait le pouvoir d’achat des ménages. En décembre 2025, un sondage mené par le groupe de presse Politico indiquait que 46 % des citoyens américains considéraient que les problèmes croissants de pouvoir d’achat étaient de la responsabilité de Trump. Ce dernier s’oppose à la décision de Powell et souhaite une politique monétaire plus souple pour réduire les coûts de financement de la dette publique américaine. Il avance qu’une baisse des taux d’intérêt réduirait le service de la dette.

Les décisions relèvent du Federal Open Market Committee (FOMC), composé de douze membres nommés « gouverneurs ». Le président ne décide pas seul : il doit réunir une majorité au sein de ce Comité pour appliquer ses décisions.

Trump réclame des taux « en dessous de 1 % » et accuse la Fed de freiner la croissance. Pour de nombreux observateurs, demander publiquement une baisse des taux revient à remettre en cause le principe d’indépendance monétaire, conçu pour éviter des décisions électoralistes.

Il a tenté à plusieurs reprises de faire pression sur la Fed. Il a multiplié les attaques personnelles contre Powell et essayé d’évincer la gouverneure Lisa Cook pour modifier l’équilibre interne du conseil. La Cour suprême a permis à cette dernière de rester en poste le temps du procès. En janvier 2026, une enquête du Department of Justice visant Powell alimente les soupçons de pression politique. Il est accusé de parjure à la suite d’une audition devant le Congrès en juin 2024. Powell a déclaré que cette assignation en justice constituait un « prétexte » pour influencer ses choix concernant les taux d’intérêt. Il estime que « la menace de poursuites pénales est la conséquence du fait que la Réserve fédérale fixe les taux d’intérêt sur la base de ce qu’elle juge être dans l’intérêt général, plutôt que de se conformer aux préférences du Président ».

Warsh, qui s’était montré favorable à des taux élevés pour juguler l’inflation, adopte désormais un discours plus aligné sur celui de Trump. Il plaide pour un « changement de régime ». Selon lui, l’inflation provient avant tout des dépenses publiques excessives et de la création monétaire, et non d’une surchauffe salariale. Il souhaite recentrer la Fed sur ses fonctions traditionnelles, à savoir la politique monétaire, et réduire son rôle de superviseur bancaire. Cette inflexion inquiète le Fond monétaire international (FMI), car la crédibilité internationale de la Fed repose autant sur sa capacité à ancrer les anticipations d’inflation que sur son rôle de régulateur.

Les réactions à l’étranger ont été rapides. La Bank of Canada a estimé que les menaces sur l’indépendance de la Fed augmentaient l’incertitude et les risques d’instabilité économique et financière au niveau mondial. La Deutsche Bundesbank a averti qu’une perte d’indépendance pourrait entraîner une hausse générale des prix « dans le monde entier ». Dans un système financier intégré, la politique de la Fed influence les flux de capitaux, le dollar et les conditions de financement globales. Une baisse de taux perçue comme politique pourrait faire grimper les rendements obligataires américains si les marchés exigent une prime de risque plus élevée, déclenchant un effet domino sur les économies émergentes et européennes. Au niveau des pays émergents, cela se répercuterait d’abord sur le coût de financement car beaucoup empruntent en dollars. Leur coût d’emprunt augmenterait, limitant leur capacité à financer leur déficit ou à investir dans la croissance. Du côté des économies européennes, la hausse des rendements obligataires américains entraînerait une augmentation des taux d’intérêt des grandes économies pour qu’elles restent compétitives. Le coût d’emprunt augmenterait aussi dans ces pays, pesant sur les finances publiques.

Le système financier international, encadré notamment par les accords du Comité de Bâle sur le contrôle bancaire, dépend d’une coordination renforcée entre les banques centrales et les autorités prudentielles. Un affaiblissement de la Fed dans son rôle de supervision pourrait fragiliser cet équilibre. Les marchés ont déjà montré leur sensibilité aux annonces politiques de Trump : face aux tensions obligataires provoquées par certaines mesures commerciales, l’administration a parfois dû infléchir sa position. Cela a été le cas avec les droits de douane « réciproques » présentés en avril 2025. À la suite de l’annonce de droits de douane très élevés, les marchés financiers ont connu une vente massive des obligations américaines. Face à cette réaction négative, Trump a retiré et suspendu temporairement ces droits de douane.

L’ampleur des changements resterait encadrée. Les économistes de BNP Paribas soulignent que le fonctionnement collégial du FOMC limite la capacité d’un président à imposer seul une rupture. Le Council on Foreign Relations estime que, même proche de l’agenda de Trump, Warsh serait contraint par les données économiques. Avec une inflation au-dessus de 2 %, une baisse trop rapide des taux risquerait de raviver les pressions sur les prix et d’entamer la crédibilité américaine. Dans un contexte de déficits budgétaires persistants et de coûts d’emprunt élevés, une crise de confiance sur la dette américaine aurait un coût politique et financier immédiat.

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