La désorbitation de l’ISS marque-t-elle la fin de la coopération spatiale ?

Plus grande et plus coûteuse structure jamais envoyée par l’Homme en orbite, la Station spatiale internationale (ISS) sera désorbitée aux alentours de 2030, comme l’a annoncé l’agence spatiale américaine, la National Aeronautics and Space Administration (NASA). L’entreprise SpaceX, dirigée par le milliardaire Elon Musk, a été désignée par la NASA pour mener à bien cette mission à l’aide de son module Dragon, déjà utilisé pour desservir l’ISS.

Alors que la station subit les ravages de plus de trente ans de voyage en orbite, que les tensions internationales entravent les projets de remplacement à vocation globale et que les entreprises privées cherchent à s’imposer dans une nouvelle course à l’espace, la mise à la retraite de la Station spatiale internationale semble signer la fin d’une ère de coopération internationale dans l’espace.

Héritière des stations américaines Skylab (lancée en 1973) et russe Mir (lancée en 1986), l’ISS symbolise un rapprochement international autour de la science. Le projet est lancé officiellement en 1983, lorsque le président américain Ronald Reagan charge la NASA de concevoir une station spatiale habitée en permanence. L’Agence spatiale européenne (ESA), l’Agence spatiale japonaise (JAXA) et l’Agence spatiale canadienne rejoignent le projet en 1985. Après l’effondrement de l’URSS en 1991, la Russie, héritière du programme spatial soviétique, s’associe aux États-Unis dans une coopération spatiale internationale. Mir, dernière station habitée encore en orbite, accueille pour la première fois un astronaute américain en 1995, dans le cadre du programme « Shuttle-Mir ».

Mir constitue ainsi la première étape du programme de l’ISS, dont la construction débute officiellement en 1998 avec le lancement du module Zarya. L’assemblage de la station, qui a coûté près de 150 milliards de dollars, s’achève en 2011. Initialement porté par quinze pays, ce projet de coopération scientifique prend rapidement une dimension mondiale. Chaque État, la Russie en tête après 1991, en fait un outil de puissance scientifique, culturelle, technologique et politique. Si Mir a été détruite après quinze années de service, l’ISS ne peut échapper au même sort. Prévue pour durer quinze ans, elle entre aujourd’hui dans sa vingt-septième année de service et aura trente-deux ans au moment de sa destruction, en 2030, selon les plans de la NASA.

Avec le frottement des particules atmosphériques, le vieillissement des matériaux mais aussi les dégâts causés par les multiples débris en orbite, l’ISS enchaîne les problèmes structurels, notamment les fuites. Ce ne sont toutefois pas les seuls éléments qui mettent à mal le programme. Les tensions internationales, en particulier avec la Russie depuis la guerre en Ukraine en 2022, menacent l’avenir de la station et son maintien. L’investissement russe a ainsi été réduit au minimum, bien que l’ISS demeure un lieu à part de coopération avec Moscou. Une coopération forcée, à l’heure où chacun attend de pouvoir faire cavalier seul. Le Kremlin a annoncé en ce sens vouloir se retirer progressivement de l’ISS après 2028 et commencer à développer sa propre station, ROS. Les autres pays fondateurs du programme préparent déjà l’après. Européens, Japonais, Canadiens et Américains se réunissent à nouveau autour d’un projet de station, non plus en orbite autour de la Terre, mais en orbite sélénocentrique (autour de la Lune) : la station Lunar Gateway. De l’autre côté du globe, la Chine cherche elle aussi à se faire une place dans l’espace, alors que les États-Unis avaient refusé de l’inclure dans le programme de l’ISS en 2000. L’Agence chinoise des vols spatiaux habités (la CMSA) a commencé à assembler sa station Tiangong entre 2021 et 2022, déjà habitée en permanence depuis.

Alors que le programme de l’ISS touche à sa fin, que les modules vieillissent et que la coopération internationale s’étiole, chaque État cherche à se doter de sa propre capacité d’habitat humain permanent en orbite. Dans ces stratégies d’affirmation et de projection de puissance, un seul mot règne : souveraineté. Mais les États ne sont plus les seuls à s’intéresser à l’espace. Les acteurs privés, et surtout les multinationales, rejoignent ce qui ressemble déjà à une nouvelle course à l’espace. On y retrouve SpaceX d’Elon Musk ou encore Blue Origin de Jeff Bezos. Déjà impliquées dans la création de constellations de satellites, c’est SpaceX qui a donc été choisie pour ramener l’ISS dans l’atmosphère afin de la désintégrer. Un processus dit de désorbitation, qui consiste à sortir la station de son orbite et à l’amener à une rentrée atmosphérique jusqu’à terminer sa course au point Némo, dans le Pacifique, cimetière des engins spatiaux, dont feu la station Mir.

Ce choix de la NASA de déléguer l’opération au secteur privé n’est pas dénué de logique. Suivant une approche néolibérale, le gouvernement américain entend ainsi réaliser des économies. D’un autre côté, Musk a annoncé sur X vouloir avancer la date initialement prévue par la NASA pour désorbiter l’ISS de deux ans. En finir le plus tôt possible avec la station, dès 2027 selon ses plans, permettrait de rediriger les subventions vers l’épopée martienne, fer de lance des programmes de SpaceX.

Pâtissant des tensions géopolitiques, du repli souverain des États et de la concurrence du privé, qui semble suivre sa propre feuille de route, la fin de la Station spatiale internationale tourne une page de l’histoire mondiale. Elle ne signifie pas pour autant la fin de toute coopération internationale dans l’espace, mais plutôt son entrée dans une nouvelle ère, moins universelle et plus concurrentielle.

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