Comment l’interdépendance stratégique croissante entre la Turquie et le Kazakhstan redéfinit‑elle leurs marges d’autonomie et participe‑t‑elle à la recomposition des équilibres régionaux en Asie centrale ?

Le 20 juillet 2025, à Ankara, la Turquie et le Kazakhstan ont ouvert un nouveau chapitre de leur rapprochement stratégique. Lors de la cinquième réunion du Conseil stratégique de haut niveau, vingt accords bilatéraux supplémentaires ont été signés, s’ajoutant à la soixantaine déjà en vigueur. Ces accords couvrent divers domaines d’intégration régionale, de l’exploitation minière à l’énergie, en passant par les transports et l’éducation, transformant leur partenariat en une alliance stratégique.

Ce renforcement permet à Ankara de s’affirmer comme une puissance eurasiatique et offre à Astana un outil de diversification pour consolider son autonomie décisionnelle. Leur coopération, fondée sur des interdépendances croisées, convertit les liens historico-turciques en gains géopolitiques concrets sans aliéner leurs autres partenaires. Le « monde turc », concept développé par le sociologue turc Ziya Gökalp, devient ainsi un système de gouvernance, d’investissement et de développement commun.

La Turquie, premier pays à reconnaître l’indépendance du Kazakhstan en 1991, voit en lui un pivot énergétique et logistique essentiel pour étendre son influence au-delà du Caucase, vers l’Asie centrale et les routes sino-européennes. Selon le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev, 85 % du fret routier entre la Chine et l’Europe transite par la république d’Asie centrale. Grâce à sa position géographique, le Kazakhstan joue un rôle clé dans la logistique régionale, notamment avec la route internationale de transport transcaspienne, dite « corridor du milieu ». Ce corridor, reliant la Chine à l’Europe via la Caspienne, le Caucase et la Turquie, permet à Ankara de s’imposer comme une plaque tournante entre l’Est et l’Ouest, tout en positionnant Astana comme une alternative aux itinéraires russes.

Cette ambition s’appuie sur une institutionnalisation solide du lien bilatéral : accord de partenariat stratégique en 2009, Conseil de coopération stratégique de haut niveau dès 2012, puis transformation en « partenariat stratégique élargi » en 2022, assortie d’une déclaration conjointe couvrant la diplomatie, l’économie, la défense et la sécurité. En multipliant sommets, feuilles de route et mécanismes de consultation, la Turquie fait de cette relation l’un des piliers de sa volonté de devenir l’architecte d’un espace turcique pleinement intégré.

Membre fondateur de l’Organisation des États turciques (OET) aux côtés du Kazakhstan, Ankara voit dans leur partenariat un levier pour en faire le principal cadre de coopération régionale. L’OET promeut des projets communs en matière d’infrastructures, d’énergie, de défense et de circulation des élites, renforçant la centralité d’Ankara dans le monde turcique. Sur le plan économique, le Kazakhstan investit massivement en Turquie, tandis que celle-ci devient l’un de ses principaux partenaires dans les secteurs de l’énergie, des transports, du BTP et de l’exploitation minière. L’accord de coopération entre la Société pétrolière turque (TPAO) et la compagnie pétrolière nationale kazakhe KazMunayGas illustre la volonté d’Ankara de passer d’un rôle de pays de transit — entre le « corridor du milieu » et les Nouvelles routes de la soie — à celui de coproducteur et de hub énergétique régional.

Pour Astana, l’approfondissement du partenariat avec la Turquie s’inscrit dans la continuité de sa « diplomatie multivectorielle », visant à diversifier les dépendances extérieures, notamment vis-à-vis de la Chine et de la Russie, afin de préserver l’indépendance nationale. Le Kazakhstan joue sur plusieurs tableaux : participation aux structures sécuritaires russes, intégration aux routes commerciales chinoises, rapprochement avec l’UE et renforcement des liens avec la Turquie et le Moyen-Orient. Cette diversification s’apparente à un jeu d’équilibrage : Ankara offre des corridors alternatifs, un accès à des ports et à des capitaux turcs, réduisant la dépendance sino-russe sans pour autant rompre avec eux. En retour, Astana préserve sa rhétorique d’indépendance et évite que le rapprochement turc ne soit perçu comme un changement de camp par Moscou et Pékin.

L’autonomie kazakhstanaise repose sur la coproduction de cadres institutionnels de coopération. Durant le 10ᵉ sommet de l’OET, Tokaïev a présenté la vision « TURKTIME » pour 2023-2024, articulée autour de huit priorités : traditions, unité, réformes, savoir, confiance, investissement, médiation et énergie. Le Kazakhstan souhaite incarner une diplomatie équilibrée en faisant du pays un État d’interface plutôt qu’un État aligné. Astana cherche à définir des normes communes tout en acceptant la montée en puissance turque, sans se placer sous sa tutelle. Parallèlement aux avancées turques, les initiatives multilatérales avec l’UE, la Chine, le Moyen-Orient et la Russie rappellent que le partenariat turc n’est qu’un pilier parmi d’autres de sa stratégie.

Le renforcement du partenariat turco-kazakh contribue à la puissance régionale d’Ankara en lui offrant un levier stratégique, un accès élargi aux ressources et une légitimité accrue au sein d’un espace turcique en restructuration. Cette montée en puissance repose sur une interdépendance négociée, où le Kazakhstan utilise la Turquie comme un vecteur de diversification et d’affirmation de sa souveraineté, plutôt que comme un protecteur exclusif. Dans un monde toujours plus fragmenté et concurrentiel, Astana s’impose comme un acteur clé.

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