Comment le choix du pape Léon XIV de ne pas prier dans une mosquée en Turquie influence-t-il la diplomatie vaticane et ses relations avec les pays musulmans ?

Le 29 novembre 2025, le pape Léon XIV, élu le 8 mai de cette même année, s’est rendu à la Mosquée Bleue de Sultanahmet, dans la capitale turque, Istanbul. Respectant la tradition, il a ôté ses chaussures et a parcouru l’édifice, accompagné par l’imam de la mosquée, le mufti d’Istanbul et le muezzin chargé de l’appel à la prière ; mais lorsqu’il lui a été proposé de prier, il a décliné l’invitation. Quelques heures plus tard, le Saint-Siège a corrigé un communiqué initial affirmant qu’un moment de prière avait eu lieu.

Ce refus de prier du pape Léon XIV a provoqué une vive surprise, car il rompt avec un rituel désormais établi par ses prédécesseurs. En 2001, le pape Jean-Paul II avait été le premier pontife à pénétrer dans une mosquée, la mosquée omeyyade de Damas, pour un moment de recueillement, geste salué comme un symbole fort d’ouverture entre les deux religions, musulmane et chrétienne. Ses successeurs, Benoît XVI, élu en 2005, et François, élu en 2013, avaient également accordé un temps de silence lors de visites dans la Mosquée Bleue, symbolisant respect et dialogue interreligieux.

De ce choix, une polémique est née après la visite du pape Léon XIV : certains y voient un acte de prudence liturgique, destiné à préserver la clarté doctrinale du catholicisme. Pour des clercs conservateurs, prier dans un lieu musulman pouvait relever du syncrétisme, système religieux qui vise à faire fusionner des doctrines différentes, et donc contribuer au « brouillage » des lignes entre deux religions différentes. D’autres, en revanche, notamment des acteurs du dialogue interreligieux, des fidèles musulmans sensibles aux symboles ou des analystes de la diplomatie religieuse, jugent la décision comme un recul dans la capacité du Vatican à donner un signal visible de fraternité. Selon les acteurs du dialogue interreligieux, un moment de silence, même respectueux, n’a pas la force symbolique d’un geste liturgique visible et ne transmet donc pas la même impression d’engagement ou de fraternité.

Sur le plan diplomatique, la portée de cette visite ne se limite pas à la Turquie. Le Saint-Siège entretient de fait des relations diplomatiques officielles avec 184 États, dont une large partie du monde musulman. Dans ce contexte, chaque geste du pape est susceptible d’être interprété bien au-delà du cadre bilatéral, comme un signal adressé à l’ensemble des pays concernés par le dialogue islamo-chrétien. Le choix de ne pas prier apparaît ainsi comme un signal diplomatique, révélateur d’une inflexion dans la manière dont le pape Léon XIV entend exercer l’autorité morale du Saint-Siège sur la scène internationale.

Le document du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux rappelle que l’Église encourage une « présence respectueuse » dans les lieux de culte d’autres traditions, tout en mettant en garde contre toute forme de « prière commune » susceptible d’entraîner une confusion doctrinale. Ce cadre, daté, continue d’imposer une certaine prudence dans les gestes liturgiques accomplis en contexte interreligieux, posture qu’a adoptée le pape Léon XIV.

Ce repositionnement pourrait être perçu comme une forme de diplomatie plus pragmatique pour les pays à majorité musulmane, comme ceux du Golfe ou du monde arabe. Des États favorisant la stabilité préfèrent souvent des coopérations concrètes sur l’éducation, la santé ou encore le dialogue institutionnel à des manifestations seulement symboliques. Cette approche s’inscrit dans une ligne déjà défendue par le pape François, comme en témoigne la signature du Document sur la fraternité humaine à Abou Dhabi en 2019. Le texte insiste particulièrement sur le rôle de l’éducation comme rempart contre l’extrémisme, encourage le dialogue institutionnel entre religions et États et plaide pour une coopération concrète dans les domaines sociaux, humanitaires et culturels afin de renforcer la stabilité et la coexistence dans les sociétés pluralistes. Le débat reste ouvert, dans la mesure où ce nouveau style pontifical pourrait trouver un écho favorable auprès de gouvernements attachés à la neutralité religieuse, tout en permettant le maintien de coopérations avec le Vatican sur des enjeux sociaux ou humanitaires.

Pour les minorités chrétiennes dans ces pays musulmans, souvent vulnérables, la démarche de Léon XIV pourrait également signifier un recentrage sur l’essentiel : garantir leur sécurité, leurs droits et leur visibilité pastorale. Lors de cette visite, le pape a célébré une messe pour les catholiques d’Istanbul, c’est-à-dire environ 33 000 personnes, et rencontré des responsables chrétiens. En séparant clairement la visite interreligieuse à la mosquée et l’exercice liturgique chrétien de la messe, l’Église affirme pour les chrétiens sa double mission, c’est-à-dire le dialogue avec les autres religions et le soutien à ses fidèles, tout en évitant un mélange des registres religieux.

Ce virage comporte toutefois des risques sur le long terme. Sans gestes publics forts, le Vatican pourrait perdre de sa visibilité médiatique et symbolique, un outil essentiel pour le rayonnement de la chrétienté à l’international et dans ses relations avec les autres religions. Ces images d’un pape priant ou se recueillant dans une mosquée étaient des moments forts de communication internationale, alimentant l’idée d’un catholicisme ouvert, capable de dialogue. En les abandonnant, l’Église pourrait devenir « audible » uniquement dans des cercles diplomatiques ou institutionnels, perdant ce capital symbolique qui attirait l’attention internationale.

Ainsi, d’un point de vue diplomatique, sans permettre à lui seul de tirer des conclusions définitives, cet acte symbolique peut être lu comme l’indice d’une inflexion : la crédibilité morale du Saint-Siège tendrait à s’appuyer davantage sur des initiatives de paix, des plaidoyers pour les droits des minorités et des engagements sociaux que sur la démonstration rituelle dans le champ interreligieux. Si ces efforts sont constants, la diplomatie vaticane peut rester influente. Si le Vatican demeure, par nature, un État à part, l’absence d’actions tangibles pourrait néanmoins affaiblir la perception de sa singularité symbolique dans le jeu international.

La visite du pape Léon XIV en Turquie pourrait ainsi marquer un tournant : la diplomatie pontificale change d’échelle, de l’image au contenu, se projetant dans un rôle d’acteur institutionnel, respectueux des sensibilités, mais moins enclin aux gestes spectaculaires et purement visuels.

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