Comment l’affrontement sino-indien sur leur frontière participe-t-il à éloigner la perspective d’un rapprochement entre les deux puissances ?

Le 21 novembre 2025, une citoyenne indienne en transit vers Tokyo a été détenue pendant 18 heures à l’aéroport de Shanghai après qu’un agent des douanes chinois eut déclaré son passeport invalide. Le passeport indiquait qu’elle était originaire d’Arunachal Pradesh, une région sous contrôle indien mais revendiquée par la Chine.

Cet épisode a déclenché un incident diplomatique entre les deux pays, alors qu’ils connaissaient une période de réchauffement des relations, marquée par la visite du Premier ministre indien Narendra Modi à Tianjin à l’occasion du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Le conflit autour de cette région située au nord-est de l’Inde remonte à 1914, lorsque l’administrateur britannique Sir Henry McMahon a tracé la frontière, longue de 4 000 kilomètres au milieu de l’Himalaya. Cette « ligne McMahon » séparait initialement l’Inde du Tibet. Après l’invasion du Tibet en 1950, la Chine a revendiqué la quasi-totalité des 90 000 kilomètres carrés de l’Arunachal Pradesh, arguant qu’elle n’a jamais reconnu ce tracé et estimant que la partie sous contrôle indien appartient au Tibet, donc à la Chine.

La région revêt une importance stratégique pour les deux pays. La présence du monastère de Tawang, deuxième plus grand d’Asie et haut lieu de spiritualité tibétaine, dérange Pékin : renoncer à sa conquête fragiliserait sa souveraineté sur le Tibet, déjà contestée. Pour l’Inde, cette question est existentielle, car elle administre la région et y renoncer l’affaiblirait dans le conflit qui l’oppose au Pakistan autour du Cachemire, autre territoire himalayen disputé.

L’Arunachal Pradesh n’est pas le seul point de tension historique entre les deux puissances dans la région himalayenne. Elles s’affrontent aussi sur la région frontalière du Ladakh, à l’ouest, où les incidents sont fréquents. En 1962, les deux pays sont entrés en guerre pendant un mois pour ces territoires, conflit qui s’est soldé par une victoire militaire chinoise. Celle-ci s’est emparée de 37 000 kilomètres carrés du Ladakh — rebaptisé « Aksai Chin » — et a accepté de restituer une partie de l’Arunachal Pradesh après la signature d’un cessez-le-feu.

Ce conflit méconnu a marqué la géostratégie de la région : il a contribué à la rupture sino-soviétique — la Russie ayant soutenu implicitement l’Inde — et a forgé des alliances historiques, encore intactes, entre l’Inde et les États-Unis, d’une part, et la Chine et le Pakistan, d’autre part. Depuis cette guerre, les deux pays mènent une guerre de positions à bas bruit, ravivant périodiquement le spectre d’un nouvel engrenage militaire. Ce fut notamment le cas en 2020, après l’installation illégale de campements militaires chinois : un affrontement dans la vallée du Galwan a causé la mort de 20 soldats indiens et d’environ 35 soldats chinois, selon le renseignement américain. Après de longues années de discussions diplomatiques, les deux pays sont parvenus en octobre 2024 à un accord sur les patrouilles militaires le long de la frontière, symbolisé par un échange de boîtes de sucreries entre les soldats en haute montagne.

La frontière sino-indienne semble destinée à alterner entre escalade et désescalade, sans trouver de règlement par la négociation ni déclencher une véritable guerre. Plusieurs facteurs expliquent ce statu quo.

La géographie himalayenne rend difficile le tracé d’une frontière, provoquant des frictions tout en empêchant un conflit de haute intensité. Cet équilibre stratégique tient aussi à la possession de l’arme nucléaire par les deux pays, ce qui rend improbable un conflit similaire à celui de 1962. Ces affrontements frontaliers servent également les récits nationalistes des deux dirigeants, qui y voient un moyen de mobiliser cette ressource politique. Pour Pékin, il s’agit d’affirmer ses revendications territoriales, de projeter sa force militaire et de rappeler à l’Inde sa vulnérabilité face à son voisin. New Delhi, de son côté, affiche sa résistance et sa fermeté face à l’expansionnisme chinois pour éviter de paraître faible et envoyer des signaux de crédibilité et de dissuasion à d’autres adversaires, comme le Pakistan. Le maintien d’une conflictualité sous le seuil de la guerre permet ainsi de contenir, de manière plus ou moins stable, les flambées de tension entre les deux pays.

Malgré les différends frontaliers, ni l’un ni l’autre n’a intérêt à une guerre totale. Plusieurs facteurs poussent au rapprochement dans le contexte actuel. Leurs échanges économiques les rendent interdépendants, même si l’Inde subit un important déficit commercial face à la Chine. La récente évolution diplomatique de l’administration américaine, avec l’imposition de droits de douane de 50 % sur plus de la moitié des produits indiens importés et la multiplication des gestes d’ouverture envers le Pakistan après les affrontements entre les deux pays ennemis en mai dernier, a rebattu les cartes. Face à un Occident de plus en plus divisé, les deux puissances, qui aspirent à incarner les visages d’un « Sud Global » et d’un monde post-occidental, doivent avant tout faire preuve de pragmatisme. Si leur frontière himalayenne les contraint à une cohabitation géographique difficile, la perspective d’un règlement de ce différend territorial semble peu probable à court terme.

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