Comment la ruée vers l’or au Ghana attise-t-elle les tensions sociales et redéfinit-elle les rapports de pouvoir dans la région ? 

Au Ghana, l’or brille plus fort que jamais et n’en finit pas de battre des records, dépassant les 4000 dollars l’once. Le pays, qui l’exploite depuis le VIIᵉ siècle, s’est hissé au rang de premier producteur d’Afrique et de sixième mondial.

Pourtant, la chaîne de production de l’or reste opaque : une grande partie des minerais est extraite illégalement, entraînant une grave destruction de l’environnement et l’émergence de criminalité organisée. Cela alimente des tensions sociales entre populations locales et orpailleurs, soulevant des questions sur l’éthique et la durabilité de ce secteur. Le risque environnemental est majeur, selon Daryl Bosu, membre de l’ONG environnementale A Rocha Ghana. Il alerte : « Dans 10 à 15 ans, je crains que nous n’ayons plus aucune forêt intacte. » Les forêts et plantations alentour sont rasées pour étendre les zones d’extraction, menaçant notamment les terres agricoles de l’industrie du cacao, l’une des grandes exportations du Ghana. Les métaux lourds utilisés lors de la production, comme le mercure, l’arsenic et le plomb, contaminent les sols, l’eau et les plantations, exposant les populations locales à de forts risques sanitaires.

L’impact sur l’environnement et la pollution issue de ces pratiques entraînent d’importants risques sanitaires. L’Agence ghanéenne pour la protection de l’environnement, dans une étude de septembre 2025, signale « de sérieux risques environnementaux et sanitaires » et souligne « un besoin urgent de régulation ». Elle insiste sur l’utilisation de l’arsenic, qui dépasse de 4265 % les valeurs recommandées. Orpailleurs et riverains s’exposent à des problèmes rénaux, des troubles respiratoires et des maladies métaboliques. Les activités minières provoquent aussi un problème alarmant d’accès à l’eau potable. Selon la Ghana Water Company, sa capacité à fournir de l’eau potable dans certaines régions a été réduite de 75 %. Ainsi, 70 % des locaux vivant près d’une mine consomment cette eau polluée, comme celle de la rivière Ankobra, autrefois source essentielle d’eau et de nourriture pour le pays.

Certaines communautés s’organisent pour défendre leurs droits par des manifestations ou des recours juridiques. À Jema, un arrêté coutumier a interdit l’exploitation minière sur les terres communautaires, encadré par une brigade citoyenne sous la devise « Jema, no galamsey », les galamseys désignant les orpailleurs illégaux. Cette mesure cristallise les tensions avec ces derniers, qui les considèrent comme des ennemis cherchant à les priver de leur moyen de subsistance, dans un pays marqué par un fort taux de chômage.

Des tensions sociales opposent aussi orpailleurs et multinationales, alimentées par les exploitants illégaux qui poussent les mineurs à prendre des risques, quitte à affronter les forces de l’ordre. Les moyens des grandes entreprises occidentales contrastent avec les conditions de travail rudimentaires et dangereuses des orpailleurs locaux. La crise économique et la volonté des locaux de bénéficier des richesses de leur sous-sol s’opposent aux intérêts des multinationales industrielles, protégées par les forces de l’ordre. Les galamseys, mineurs illégaux représentant un tiers de la production annuelle d’or au Ghana, s’introduisent la nuit dans les mines pour voler des minerais, provoquant parfois des morts lors de confrontations avec la police. L’exploitation illégale concerne plus d’un million de personnes et coûte à l’État 2 milliards de dollars par an en recettes fiscales manquantes.

Cette ruée vers l’or redéfinit les rapports de pouvoir dans la région. Au niveau local, l’exploitation illégale s’oppose aux concessions de l’État : 75 % des zones de minage se trouvent en dehors des concessions accordées, selon le journal Forbidden Stories. Face à ce phénomène, le président John Dramani Mahama a érigé la lutte contre l’orpaillage illégal en « urgence nationale », multipliant les opérations médiatisées, notamment contre les galamseys. Dans le cadre de l’opération militaire Vanguard, lancée en 2017, le gouvernement entend faire la guerre aux orpailleurs illégaux. Les ressources minières, opportunité économique majeure, placent la question de leur exploitation au cœur des débats. Le gouvernement a lancé une réforme pour créer une instance centralisatrice d’achat et d’exportation d’or, le GoldBod, qui achète l’or légal et illégal sans distinction, avec l’argument : « C’est notre pays qui est en train d’être détruit, autant que ça nous profite, plutôt qu’à des revendeurs étrangers. » L’État ghanéen met en place des politiques pour protéger l’environnement, notamment par un accord avec l’ONU lui allouant 500 millions de dollars en 2023 pour soutenir ses projets de développement durable.

Au niveau international, le Ghana lutte contre la pression des multinationales, notamment occidentales et chinoises. À Wassa Akropong, principale ville minière en proie à l’exploitation illégale, l’arrivée massive de ressortissants chinois s’accompagne de technologies révolutionnaires, comme le Changfan, une machine polyvalente permettant l’exploration dans les lits des rivières. La mainmise directe sur les ressources par des concessions à des entreprises étrangères interroge. Awula Serwah, coordinatrice de l’ONG Eco-Conscious Citizens à Accra, déplore ce phénomène : « Même ceux [Ghanéens] qui ont des licences ont une société et confient ensuite le travail à des ressortissants chinois ou non ghanéens. » En réponse, le gouvernement étend son emprise sur le commerce de l’or, devenant le seul acheteur, vendeur et exportateur des mines artisanales et de petite taille. Il entend acquérir 20 % de l’or produit par les grandes mines pour lutter contre la fuite vers les raffineries étrangères.Conscientes du potentiel et des ressources importantes que le pays génère, les élites ne veulent plus reproduire la division coloniale du travail, où les produits primaires étaient exportés et les produits finis achetés ailleurs. Le Ghana porte de grandes ambitions : transformer les minerais et créer des industries pour obtenir une plus-value sur le marché international. Cela fait suite à la déclaration d’Otumfuo Osei Tutu II, roi des Ashanti, qui met en garde contre les risques de troubles sociaux liés au marché de l’or. Selon lui, les marchés internationaux du minerai ne doivent plus tirer l’essentiel des bénéfices des exportations de matières premières sans soutenir la création de valeur ajoutée pour le pays. L’exportation vers les économies riches pour y être transformé crée un système inégal, laissant les communautés minières très peu récompensées malgré leurs efforts. Il dénonce un monde d’injustice « intenable et insoutenable » et appelle les grands marchés internationaux de l’or à soutenir la création de raffineries et d’usines au Ghana pour éviter un désastre social aux conséquences catastrophiques.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation...

Le projet d’Europe de la Défense est-il remis en avant par le mécanisme SAFE ? 

Pour cela, le SAFE appuie la mise en commun des moyens et l’accroissement de la production. Cette dernière doit être composée à 65 % de pièces produites en Europe pour pouvoir prétendre au financement. Ce critère vise à renforcer l’industrie européenne et à sécuriser l’armement en évitant toute tentative de...

Que révèlent les promesses faites par Donald Trump au peuple vénézuélien sur les finalités et les moyens de l’intervention américaine ?

En moins de quarante minutes, Nicolás Maduro, considéré comme le chef d’Etat héritier d’Hugo Chávez, a été capturé et exfiltré vers un navire de la Quatrième Flotte des États-Unis stationné dans les eaux internationales. Quelques heures plus tard, Donald Trump, depuis la Maison-Blanche, officialisait l’arrestation en présentant Maduro comme un...

Que prévoit vraiment le “conseil de la paix” évoqué par Donald Trump ? 

Présentée lors du sommet de Davos, le 22 janvier 2026, l’organisation internationale, à laquelle la Maison Blanche aurait proposé à une soixantaine de pays de participer, est régie par une charte comprenant vingt-cinq articles réunis en douze chapitres. Initialement présentée comme limitée à la reconstruction de Gaza, elle est en...

Comment la rupture diplomatique entre l’Algérie et le Maroc de 2021 a-t-elle transformé le différend sur le Sahara occidental en une impasse structurelle ?

La rupture s’est matérialisée par le non-renouvellement du contrat d’exploitation du gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait du gaz naturel en provenance d’Algérie vers l’Espagne via le Maroc. Cet accord permettait à Rabat de percevoir annuellement près d’un milliard de m³ de gaz naturel, soit 97 % de ses besoins. L’Algérie a...

Le « choc chinois  » allemand est-il le signe d’un point de bascule de l’industrie européenne ? 

Ce rapprochement a débuté en 1978, lors de la signature du premier accord entre la Communauté économique européenne (CEE) et la Chine. La collaboration s’est renforcée avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. La crise économique de 2008 a précipité les investissements européens en Chine....