Comment la rivalité turco-émiratie se manifeste-t-elle au Soudan ?

Au Soudan, la rivalité entre la Turquie et les Émirats arabes unis (EAU) se fait de plus en plus visible, tant sur le plan idéologique que géopolitique. Les deux puissances régionales, par l’intermédiaire des Forces armées soudanaises (FAS) pour la Turquie et des Forces de soutien rapide (FSR) pour les EAU, se disputent terres, mines d’or et uranium, au prix de dizaines de milliers de morts et de millions de déplacés.

Malgré ses implications géostratégiques, la guerre civile soudanaise est avant tout décrite comme un affrontement idéologique entre islam quiétiste et islam politique, conduisant les puissances de la région à s’y engager. Les Émirats voient en tout cas les FSR comme un rempart face à l’influence des Frères musulmans, qui disposent d’un certain poids au sein de l’état-major des FAS, ainsi que de relais armés au sein de bataillons islamistes, soutenus militairement par la Turquie et son industrie de drones.

Les dimensions religieuse et ethnique du conflit au Soudan sont toutefois largement exagérées au regard des intérêts géostratégiques et géoéconomiques que représente le pays pour les Émirats et la Turquie. Le Soudan est riche en ressources naturelles et minières : outre le cobalt et l’uranium, il est le troisième producteur d’or d’Afrique, sans parvenir à en tirer pleinement profit en raison du poids de la contrebande et du marché noir. L’or est devenu central dans la fabrication de composants numériques stratégiques, pour lesquels des puissances montantes comme la Turquie et les Émirats arabes unis sont prêtes à investir des milliards, ainsi que leurs réseaux logistiques militaires. Pour assurer leur contrôle sur cette ressource clé, les EAU appuient les FSR, qui possèdent les plus grandes mines du pays situées à l’est, en faisant transiter des armes par le Tchad, la Libye et le Soudan du Sud.

Le Soudan offre aussi un accès stratégique à la mer Rouge, par laquelle transite plus de 12 % du commerce mondial. Les conglomérats turcs et émiratis pourraient largement bénéficier d’une gouvernance redevable du littoral soudanais, leur permettant de négocier des droits portuaires avantageux. Cet accès maritime suscite par ailleurs l’intérêt d’autres puissances : l’Éthiopie, enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, fournit armes et camps d’entraînement aux FSR.

Il existe également au Soudan d’immenses parcelles de terres arables encore inexploitées, dans lesquelles une puissance comme les Émirats arabes unis, fortement dépendante des importations pour assurer sa sécurité alimentaire, souhaiterait investir massivement.

Malgré leur opposition stratégique, les objectifs d’Ankara et d’Abou Dabi sont similaires : soutenir un camp jusqu’à sa victoire afin de tirer profit de la situation de dépendance dans laquelle il se trouvera. C’est notamment le cas des FSR qui, selon Andreas Krieg, chercheur au King’s College de Londres, s’inscrivent dans le réseau d’acteurs non étatiques utilisés par les Émirats pour projeter leur puissance dans leur sphère d’influence.

Ni les Émirats ni la Turquie ne peuvent cependant se présenter ouvertement devant la communauté internationale comme des États alimentant une guerre aussi dévastatrice. Les deux puissances élaborent donc un discours officiel visant à minimiser leur implication et celle de leurs alliés.

En janvier 2025, le général Al-Burhan, chef des FAS, s’est déclaré favorable au plan de paix proposé par Recep Tayyip Erdoğan, alors même que la Turquie lui fournit des drones depuis le début du conflit. Cette posture permet à Ankara de se présenter comme une force de proposition en faveur de la fin des combats, tandis que les Forces armées soudanaises apparaissent comme « prêtes au dialogue », en opposition aux Forces de soutien rapide, présentées comme seules responsables de la poursuite des affrontements.

Les Émirats arabes unis déploient, de leur côté, d’importants efforts de lobbying auprès d’institutions régionales et internationales afin de faire disparaître toute mention de leur implication, pourtant largement documentée, des textes officiels. Fin novembre 2025, les négociateurs émiratis sont ainsi parvenus à éviter toute référence à leur soutien aux FSR dans un texte du Parlement européen dénonçant le conflit au Soudan.

Le Soudan n’est toutefois pas le théâtre de la seule rivalité entre la Turquie et les EAU. La Russie, par l’intermédiaire du groupe Wagner, ainsi que l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar, soutiennent également les FSR, tandis que l’Iran, l’Arabie saoudite et l’Égypte apportent un appui matériel aux FAS. La « mondialisation » de ce conflit permet aux différents acteurs de diluer leurs responsabilités dans les crimes commis, en désignant d’autres puissances internationales comme principales responsables.

Cette prudence à l’égard de la communauté internationale s’explique par la gravité des exactions commises par chaque camp, tant contre leurs adversaires que contre les civils. Un rapport publié en janvier 2025 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme fait état de multiples violations du droit international humanitaire par les deux parties, ainsi que de la commission de plusieurs crimes de guerre, notamment des violences sexuelles et des exécutions sommaires. L’utilisation d’armes chimiques et le recrutement d’enfants soldats ont également été documentés, sans que cela ne remette en cause le soutien apporté par la Turquie et les Émirats arabes unis à leurs alliés respectifs.

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