Comment la guerre en Ukraine est-elle autant informationnelle que militaire ?

En février 2022, Moscou n’a pas parlé d’« invasion », mais d’« opération militaire spéciale » : un choix lexical qui minimise l’ampleur du conflit et justifie l’intervention comme une mission de « libération ». D’autres méthodes sont également utilisées : faux médias, usurpation d’identités, deepfakes, sponsoring de contenus, avatars en ligne, saturation des réseaux… La gestion du narratif devient donc une arme, conditionnant la perception du conflit, affaiblissant le soutien occidental, semant la confusion et polarisant l’opinion.


Cette « guerre cognitive » vise à influencer l’environnement informationnel de l’adversaire afin d’altérer sa compréhension du monde réel et ses mécanismes de prise de décision. Comme le résume Benoît Wintrebert, spécialiste de l’IA, « le vrai champ de bataille, ce n’est pas l’écran, mais ce qu’il reste de nous après l’avoir regardé ». L’enjeu n’est pas seulement de produire de la désinformation, mais d’imposer un récit, répété et amplifié jusqu’à s’ancrer dans l’opinion. Le 16 août 2025, l’adjoint de l’état-major russe a annoncé que, même si les armes se taisent en Ukraine, le Kremlin ne cessera jamais la confrontation avec l’Occident dans l’espace informationnel.

En Ukraine, l’objectif est double : délégitimer Kiev et contrôler le récit dans les zones occupées. Pour cela, un mode opératoire informationnel (MOI), nommé Portal Kombat, regroupe 200 sites web relayant des contenus inexacts ou trompeurs d’acteurs pro-russes, d’agences de presse russes et de canaux officiels. Il a par exemple amplifié le projet séparatiste du « Bureau de représentation du peuple ukrainien », appelant au renversement de Zelensky et à des référendums d’autonomie. Ici, l’information sert à fragiliser la cohésion politique ukrainienne. Benoît Wintrebert explique qu’une société qui doute de tout, dont l’attention se disperse et la mémoire se fragmente, est un corps sans système immunitaire. Inutile de mentir : il suffit d’inonder, de brouiller, de fatiguer.

La guerre informationnelle dépasse cependant le front ukrainien. L’Occident est une cible privilégiée. Le réseau RRN (Recent Reliable News) clone l’identité visuelle de médias comme Le Parisien ou Le Monde afin de diffuser de faux articles pro-russes, relayés sur Telegram ou X. Moscou recycle ainsi ses contenus en les adaptant aux spécificités françaises, dans le but d’exploiter les divisions politiques européennes pour affaiblir le soutien militaire et financier à Kiev. Le cas du site Voice of Europe, financé par un oligarque proche du Kremlin, illustre cette stratégie. Suspendu par l’UE en 2024, il avait déjà permis à Moscou de diffuser auprès d’audiences européennes des interviews de candidats pro-russes : la guerre de l’information en Ukraine ne se comprend qu’à l’échelle transnationale, puisque l’opinion publique occidentale conditionne l’aide à Kiev.

À l’international, Moscou adapte son discours pour isoler Kiev sur la scène mondiale. En Afrique, le projet Lakhta (sous le contrôle des renseignements russes selon le New York Times) diffuse des éléments de langage via des contenus pseudo-journalistiques, des avatars pro-russes et des relais locaux afin de donner l’apparence d’un soutien populaire, glorifiant les actions du Kremlin et de Wagner tout en dénonçant la présence militaire européenne comme néocoloniale. Ces narratifs contribuent directement à la guerre : plus l’Ukraine paraît seule, plus son effort de défense devient fragile.

La Russie assume désormais publiquement sa propagande. Le 19 mars 2025, lors d’un forum de l’OSCE, la délégation russe a projeté de fausses unes de journaux occidentaux pour appuyer un récit mensonger sur l’échec d’une offensive ukrainienne. Cela marque une rupture : la manipulation de l’information est désormais menée ouvertement, sans se cacher derrière de faux relais, rendant difficile la distinction entre communication diplomatique et stratégie de désinformation.

À côté des appareils d’État, des acteurs non officiels participent également à cette bataille. L’exemple d’Oleg Nesterenko est révélateur : installé en France, cet « entrepreneur de l’influence » diffuse des récits russes (Ukraine nazifiée, Occident décadent, Russie pacificatrice) avec une posture pseudo-experte. En Afrique francophone, ses textes sont repris par des rédactions peu armées contre la désinformation. Ce type d’acteur brouille les pistes entre engagement personnel et relais d’influence orchestré, devenant une arme à bas coût nourrissant la confusion.

La protection de l’espace informationnel est donc devenue une priorité pour Kiev. Sous loi martiale, le gouvernement a centralisé les médias publics, bloqué les plateformes russes et interdit des chaînes comme Sputnik et RT. L’UE, de son côté, a suspendu les médias d’État russes et mobilise le Digital Services Act, un règlement européen qui oblige les plateformes à retirer rapidement les contenus de propagande. L’historien David Colon propose d’aller plus loin avec un Observatoire de défense informationnelle, inspiré du modèle américain Hamilton 2.0, afin d’identifier, d’analyser et de rendre publiques les campagnes d’ingérence, mais aussi de sensibiliser les citoyens, à l’image de ce que fait déjà la Suède avec son Agence de défense psychologique.

Les géants du numérique portent une responsabilité dans cette guerre. Protégés par un régime juridique qui les considère comme de simples relais, ils ont laissé prospérer complotisme et propagande tout en engrangeant d’importants revenus. L’enjeu n’est pas la censure, mais la régulation par des règles contraignantes : transparence sur les campagnes étrangères, traçabilité des publicités, limitation de la viralité et interdiction des bots.

Enfin, l’Ukraine et ses alliés utilisent eux aussi des narratifs pour contrer Moscou : amplification des victoires, images à forte charge émotionnelle, simplification du conflit en un duel démocratie/autoritarisme. Ces procédés rappellent que, dans ce champ de bataille invisible, aucun camp ne se contente de subir.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont

...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé en 2019, élargit les secteurs dans lesquels l’État peut bloquer un investissement étranger, notamment la défense, l’énergie, les transports ou

...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient

...

Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à la défense. Au total, près de 40 % des dépenses publiques russes seraient orientées vers l’effort militaire. Ce financement repose

...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit

...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.   En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant

...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques. Certains travaux en sociologie, notamment

...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des

...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée. La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie

...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation de l’homme comme figure centrale de l’œuvre, inspirée de l’humanisme. La mythologie grecque et ses divinités fascinent par la richesse et la complexité des mythes, faisant écho à des thèmes universels. Elle agit comme un miroir de nos émotions et expériences humaines. Les artistes s’en inspirent pour mettre en lumière

...