Comment expliquer la désillusion de la « Gen Z » au Népal, cinq mois après la chute du gouvernement ? 

Katmandou, 9 septembre 2025. Le Parlement népalais, consumé par les flammes, devient le symbole de la colère populaire. Dans les rues, des milliers de manifestants, rassemblés sous la bannière de la « Gen Z », se réjouissent de la chute du gouvernement. Touchée de plein fouet par la corruption, les inégalités structurelles et le manque d’opportunités économiques, la génération née entre 1995 et 2010 est à l’origine d’un mouvement de révolte dans le pays.

Ces jeunes, nés aux débuts de l’ère numérique, partagent une sensibilité politique particulière. Celle-ci a été forgée par la crise environnementale, les bouleversements économiques, la pandémie de COVID-19 ou encore la montée de l’autoritarisme. Elle mêle ancrage identitaire et lutte globale interconnectée. Rassemblées autour d’une défiance institutionnelle, ces nouvelles figures d’engagement s’organisent en ligne pour partager leurs ambitions de refonte sociale et politique. Cet élan de protestation émerge sur un terrain qui leur est familier : les réseaux sociaux. Alors que le ministère annonce l’interdiction de ces plateformes dans le pays, la jeunesse népalaise se regroupe dans la rue dès le 8 septembre. Les émeutes, marquées par une répression disproportionnée, font plus de soixante-quinze morts et environ deux mille blessés. À ces pertes humaines s’ajoutent des dégâts matériels considérables. Au lendemain des affrontements, la Gen Z partage cependant une conviction : le jour le plus meurtrier de la démocratie népalaise n’aura pas été vain. Après la destruction, l’espoir repose désormais sur un remaniement institutionnel.

Dès le 13 septembre, l’ancienne cheffe de la Cour suprême, Sushila Karki, est désignée Première ministre du Népal par intérim. Celle qui a été élue pour la première fois sur la plateforme Discord promet de « travailler en accord avec la pensée de la génération Z », qui représente environ 30 % de la population népalaise. Rapidement, elle dote son cabinet de ministres réformistes et promet la création d’une commission judiciaire chargée d’enquêter sur les violences commises pendant les manifestations. Pour affirmer cette logique de transparence, Sushila Karki signe en décembre un accord historique avec des représentants de la Gen Z. Cet accord prévoit notamment des mesures anticorruption, des réformes constitutionnelles et des politiques de réparation pour les victimes des récents soulèvements. Cependant, ces promesses de remaniement global semblent stagner : l’appareil bureaucratique reste paralysé, sans qu’aucune réforme n’ait encore été adoptée pour lutter contre la corruption. Cinq mois après la chute du gouvernement, le manque de perspectives et la désillusion remplacent progressivement l’optimisme des premiers jours.

Cette paralysie s’explique avant tout par l’absence d’un véritable leader au sein du mouvement de la Gen Z. Plutôt qu’un collectif homogène, la Gen Z est avant tout un courant construit sur des frustrations communes. Bien qu’alimentée par des mécontentements de longue date, la vague de manifestations s’est déployée rapidement et à très grande ampleur. Dans cette instantanéité facilitée par les réseaux sociaux, les protestataires ont d’abord pensé à leur objectif à court terme : faire chuter le gouvernement. Les objectifs à long terme, quant à eux, divergent. Ils font aujourd’hui face à une nouvelle difficulté qu’ils n’avaient pas suffisamment anticipée : construire l’après sur les cendres d’un système politique obsolète. Or, en l’absence de leadership structurant, les chances de redressement institutionnel s’amenuisent. Malgré ses efforts et bien que relativement bien accueillie lors de sa prise de fonctions, Sushila Karki n’incarne pas cette jeune génération.

Dans la perspective des futures élections législatives de mars 2026, le pays assiste à un éveil politique inédit au sein de la Gen Z. Près de 675 000 personnes se sont inscrites sur les listes électorales pour la première fois, tandis qu’une centaine de nouveaux partis se sont déjà présentés. Cet élan démocratique révèle encore l’absence d’unification autour d’une figure ou d’un parti. Cet éclatement politique pourrait reproduire les erreurs du passé. En 2006, les soulèvements portés par une insurrection maoïste avaient mené au renversement de la monarchie au Népal. Malgré la naissance d’un régime démocratique, dix-sept gouvernements se sont succédé en l’absence de stratégie incarnée et unificatrice.

Les difficultés économiques s’ajoutent au contexte politique incertain. En 2024, le taux de chômage des jeunes atteignait 21 % au Népal. Depuis les manifestations, les pertes économiques s’élèvent à près de six cents millions de dollars américains. Au-delà des dégâts matériels, le pays souffre d’une chute de l’activité touristique et des investissements privés étrangers depuis les derniers soulèvements. À cela s’ajoute l’évasion de plus de treize mille prisonniers politiques au moment des manifestations. Les événements de septembre ont donc endommagé des institutions politiques et économiques déjà fortement fragilisées, et la reconstruction s’avère complexe.

Face à ce nouveau degré d’instabilité, certains commencent à remettre en cause les ambitions de la génération Z. Le 11 janvier 2026, des royalistes se sont rassemblés dans la capitale pour demander la restauration d’une monarchie au Népal. Pour eux, il s’agit de la seule alternative envisageable pour permettre le redressement du pays. Cet événement rappelle que, malgré le retentissement de la Gen Z et un soutien populaire important, celle-ci ne représente que le tiers de la population nationale. La fracture numérique entre les plus jeunes et le reste de la population est encore bien ancrée et favorise les oppositions. Dans ces conditions, l’avenir du Népal reste incertain, suspendu aux élections de mars 2026.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont

...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé en 2019, élargit les secteurs dans lesquels l’État peut bloquer un investissement étranger, notamment la défense, l’énergie, les transports ou

...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient

...

Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à la défense. Au total, près de 40 % des dépenses publiques russes seraient orientées vers l’effort militaire. Ce financement repose

...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit

...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.   En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant

...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques. Certains travaux en sociologie, notamment

...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des

...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée. La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie

...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation de l’homme comme figure centrale de l’œuvre, inspirée de l’humanisme. La mythologie grecque et ses divinités fascinent par la richesse et la complexité des mythes, faisant écho à des thèmes universels. Elle agit comme un miroir de nos émotions et expériences humaines. Les artistes s’en inspirent pour mettre en lumière

...