« C’est Nicolas qui paye » : un combat anti-fiscal récupéré par l’extrême droite

Alors même que François Bayrou a dévoilé les grandes lignes du budget 2026, les contestations témoignent d’un ras-le-bol fiscal général, relançant le mouvement : « C’est Nicolas qui paye ».  Né sur X, ce mouvement d’opposition est devenu une référence politique de dénonciation aussi bien à droite qu’à l’extrême droite. « Nicolas » cristalliserait le mécontentement des contribuables qui paient par leur impôts toutes les dépenses des pouvoirs publics et qui estiment n’avoir jamais de prestations en retour. En prenant en compte l’incertitude budgétaire actuelle et l’augmentation du coût de la vie, l’économiste Thomas Porcher montre que la population française est sans cesse sous pression d’une éventuelle augmentation de l’impôt créant une « peur fiscale » généralisée. Mais à travers “Nicolas”, la droite et l’extrême droite tentent d’instrumentaliser ce combat fiscal à des fins populistes et idéologiques.

Difficile d’en retracer l’origine exacte mais le phénomène aurait été porté dès 2022 par des pages parodiques d’extrême droite, comme Bouli et Sidounours, puis relayé par des comptes libertariens sur X. L’économiste Denis Colombo, en s’appuyant sur Baptiste Coulmont, sociologue et spécialiste des prénoms, démontre que le prénom Nicolas n’a pas été choisi au hasard. Il représenterait un jeune actif trentenaire, urbain et diplômé qui appartiendrait à la classe moyenne supérieure. Cette classe se sent aujourd’hui oppressée par les impôts mais aussi délaissée par le système fiscal. Alors même que la croissance continuait de s’affaiblir après le Covid-19, c’est sur cette classe que l’Etat a dû exercer une pression pour maintenir l’accumulation du capital. À cela s’ajoute l’augmentation du coût de la vie causée, entre autres, par la reprise économique post-pandémie et de l’invasion russe en Ukraine qui a exercé une pression sur l’essence et les denrées alimentaires. Ainsi, en prenant en compte les effets de l’inflation, le salaire médian net de ces salariés cadres a reculé de 8,4% entre 2019 et 2024.  

Mais la droite et l’extrême droite ont fait du problème fiscal un problème identitaire et idéologique. Depuis 2024, l’expression possède un compte X, dont le propriétaire se définit, dans un entretien accordé au Figaro Magazine, comme « minarchiste » (partisan d’une intervention minimaliste de l’État) et « identitaire » en ajoutant qu’il veut « préserver l’identité française ». « Transpartisan », il espère que la droite « mette enfin de côté ses guerres de chapelle » pour sortir « du socialisme mental ». L’expression est désormais enregistrée comme marque à l’INPI par le patron du média d’extrême droite Frontières, Erik Tegnér, pour la sanctuariser. Cette expression véhicule en réalité des idées racistes et agistes, teintées de mépris de classe.  En effet, il cible en particulier deux catégories : les jeunes étrangers, caricaturés par « Karim, 25 ans, qui profiterait des aides sociales » et les retraités « Bernard et Chantal, 70ans, qui partent en croisière ». La droite comme l’extrême droite brandissent le mème pour taper sur les retraites et les dépenses publiques sans remettre en causes les grandes fortunes. De Laurent Wauquiez à Jordan Bardella, les droites s’alignent de plus en plus sur un discours anti-impots et parfois xénophobe.

Mais Nicolas paye-t-il vraiment pour tout le monde ? D’une part, si il est vrai que Nicolas paie des impôts, il a lui-même bénéficié tout au long de sa vie des services publics et de la Sécurité sociale.  D’autre part, comme l’analyse Denis Colombo, cette expression considère uniquement l’impôt sur le revenu alors qu’une grande partie des recettes fiscales repose sur la TVA, que tout le monde paye, même les non-imposables. En 2024, la TVA représentait 37,8% des recettes, contre 24,3% pour l’impôt sur le revenu et 18% pour les impôts sur les sociétés ainsi que d’autres recettes (TICPE et autres…). Il faut ainsi sortir du préjugé selon lequel la classe moyenne/supérieure serait la seule à payer des impôts. Si l’impôt sur le revenu est progressif et ne concerne qu’une moitié des foyers, la TVA touche davantage les classes populaires car prélevée à taux fixe, la TVA ne se calcule pas en fonction du revenu : « le montant de la TVA payé par les 10% les moins riches représente 12,5% de leurs revenus tandis que le montant de la TVA payé par les 10% des plus riches représente moins de 5% de leurs revenus ». Une seconde partie du financement des impôts se fait par des cotisations sociales (à taux unique), qui concernent tous les travailleurs. Or, cette représentation laisse croire que seuls les « Nicolas » travaillent, invisibilisant ouvriers et employés qui contribuent eux aussi. Enfin, la redistribution, largement dénoncée par ce mème, reste un pilier qui a permis d’améliorer la qualité de vie de 57% des Français, surtout des plus modestes : avant, 10% des ménages les plus aisés avaient un revenu brut 18 fois plus important que les plus pauvres. Mais, comme le démontre l’étude de l’INSEE, le redistribution ne bénéficie pas qu’aux foyers les plus pauvres car les services publics et leur quasi-gratuité est indice de redistribution. Par exemple, l’école est une forme de redistribution qui bénéficie en grande partie aux plus riches puisqu’ils font plus d’études. 

Enfin, comme le rappelle Chloé de Meulenaer, doctorante à la London School of Economic, l’impopularité des taxes n’est pas nouvelle en France: « Déjà au XVIIIe, des révoltes anti-taxes éclataient ». Le mouvement fait d’ailleurs écho à un mouvement des années 50 qui avait fait de cette colère anti-fiscale un combat politique : le poujadisme. Créé par Pierre Poujade, la doctrine du poujadisme se fonde sur la révolte des petits commerçants contre les  « gros » mais se nourrit de doctrines populistes : haine de l’Etat, rejet du parlementarisme et nationalisme teinté de xénophobie et de racisme. En effet, ce « Nicolas » doute du système fiscal et remet en cause le contrat social, considérant les bénéficiaires de l’aide sociale comme des poids et vise rapidement les étrangers. 

Ainsi, derrière un simple mème ironique se cache une vieille stratégie de la droite libérale : en finir avec la contribution commune. L’extrême droite et une partie de la droite mènent désormais un combat anti-fiscal brutal contre l’action publique et la protection sociale, ciblant les classes populaires, les solidarités, les chômeurs et les immigrés. Le tournant populiste et raciste que prend le mème ne manque pas d’inquiéter l’Elysée. 

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