Les tensions entre les différentes ethnies en Bosnie-Herzégovine menacent t elles de faire imploser le pays ?

Trois décennies après un conflit qui a mis à feu et à sang le pays, les velléités sécessionnistes de la partie serbe de Bosnie-Herzégovine ont pris une tournure politique et officielle après l’élection, en 2022, de Milorad Dodik. Ce leader indépendantiste souhaite que le territoire de l’entité serbe de Bosnie soit rattaché à la Serbie voisine.

Depuis le mois d’août 2025, il a été destitué de son poste pour non-respect des décisions du Haut Représentant international, Christian Schmidt. Celui-ci a été nommé, par les accords de Dayton de 1995, afin de garantir la bonne entente entre les représentants des trois peuples qui composent le Conseil des ministres du pays.

Les accords de Dayton ont également visé à mettre un terme au conflit déclenché par la remise en cause de la déclaration d’indépendance du pays en 1992.
Ils ont instauré un système institutionnel où le pouvoir est partagé entre trois principaux groupes ethniques (les Bosniaques de culture musulmane, les Serbes de Bosnie d’obédience orthodoxe et les Croates de Bosnie catholiques). À cela s’ajoutent deux entités politiques majeures : la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la Republika Srpska (République serbe de Bosnie). Ce mille-feuille juridique, censé garantir la concorde, a eu l’effet inverse, car il a donné un cadre légitime et institutionnel aux divisions qui traversent le pays. Dans cette configuration, l’État central de Sarajevo peine à fédérer et à imposer une politique commune à ses citoyens.

La présence du Haut Représentant international, Christian Schmidt, s’apparente à celle d’un Golem qui se serait retourné contre ses créateurs. D’un côté, son intervention garantit le maintien de la paix et la continuité institutionnelle ; de l’autre, elle nourrit le discours des souverainistes et des nationalistes qui dénoncent une tutelle étrangère et refusent de se soumettre aux décisions imposées de l’extérieur. Les discours xénophobes qui ont fait suite à la destitution de Milorad Dodik, le 26 février 2025, en sont la preuve.

À cette date, les rivalités ethniques se sont faites de plus en plus prégnantes, chaque camp cherchant à tirer la couverture à soi, tandis que la méfiance entre communautés augmente. Le jeu des divisions permet aux acteurs politiques locaux de privilégier la défense des intérêts de leur groupe au détriment de l’intérêt commun. Cela a pour conséquence de bloquer certaines réformes nécessaires à la modernisation de l’État. Un avis de la Commission européenne, en date de 2019, qui répondait favorablement à la demande d’adhésion de Sarajevo dans l’Union européenne, s’est concentré sur les domaines suivants : réforme de la démocratie et du fonctionnement de l’État, des droits fondamentaux ainsi que de l’administration publique. Le 10 mars 2025, la France a condamné l’action du parti de l’ancien dirigeant Milorad Dodik. Sa décision a été motivée par l’adoption récente par la Republika Srpska de lois et de décisions qui portent clairement atteinte à l’ordre constitutionnel de la Bosnie-Herzégovine et aux libertés civiles.

À plusieurs reprises, la Republika Srpska a menacé de boycotter ou de se retirer des organes communs de l’État. Fin juin 2023, l’Assemblée de la Republika Srpska a adopté une loi invalidant des décisions de la Cour constitutionnelle du pays. Même lorsque ces actions n’aboutissent pas à une sécession effective, elles augmentent le risque d’implosion. Cette dernière s’est cependant rétractée en octobre 2025, évitant ainsi de franchir une ligne rouge. Cette volte-face inattendue a calmé, pour un temps, les tensions. La Republika Srpska a abrogé ses propres législations considérées comme « contraires aux accords de Dayton » et a nommé Ana Trišić Babić, une alliée de Milorad Dodik, en tant que présidente par intérim de l’entité.

Les conséquences de cette absence d’union politique se font sentir à plusieurs niveaux : on note une forte émigration, notamment de la jeunesse, en quête de meilleures perspectives à l’étranger. Une autre conséquence concerne la méfiance vis-à-vis des institutions internationales ; certains voient la lenteur du processus d’adhésion à l’Union européenne comme une volonté délibérée de Bruxelles de ne pas vouloir intégrer la Bosnie-Herzégovine. Il en découle un sentiment d’abandon qui alimente les discours séparatistes des trois ethnies composant le pays. Celles-ci avancent que les promesses faites lors de la signature des accords de Dayton n’ont pas été tenues.

L’absence de mémoire partagée entrave également le processus de rapprochement entre les différentes entités. Les exactions perpétrées durant le conflit demeurent un thème sensible et souvent tabou.

À ces difficultés s’ajoutent les pressions extérieures. La montée des tensions géopolitiques dans la région des Balkans et en Ukraine influence la politique interne de Sarajevo. La Russie ne cache pas son intérêt pour les appels du pied de la Republika Srpska, en matière de demande de soutien financier notamment. L’Union européenne et les États-Unis essaient, de leur côté, de conserver une certaine pérennité dans leurs relations avec ce pays, afin d’encourager les réformes.

Les observateurs internationaux indiquent que le risque d’implosion ne réside pas tant dans la probabilité d’un éclatement soudain que dans la lente désintégration des liens unissant les citoyens au pouvoir central.

Aussi longtemps que les réformes indispensables ne seront pas mises en œuvre, que la justice ne sera pas faite entièrement afin de prendre la suite du travail du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, et que la confiance entre les différentes communautés ne sera pas restaurée, la Bosnie-Herzégovine restera exposée au risque de repli sur soi et à la menace d’une nouvelle flambée de tensions. Les élections anticipées du 23 novembre 2025 auront un grand rôle à jouer à ce niveau-là.

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