Entre ambiguïté conceptuelle et nécessité politique : quelle place pour la mémorialisation des attentats terroristes en Europe ? 

Les nombreux attentats terroristes survenus en Europe au début du XXIe siècle ont poussé les pays ciblés à multiplier les dispositifs de protection. Si les mesures sécuritaires, largement médiatisées et valorisées par les autorités, occupent le devant de la scène, la place accordée à la mémoire des victimes demeure limitée.

La question de la mémoire des victimes du terrorisme — et, plus spécifiquement, de sa transmission — fait face à diverses problématiques, d’abord conceptuelles. Celles-ci apparaissent dès la définition même du terrorisme, un terme dont l’Organisation des Nations Unies (ONU) recense plus de 140 acceptions différentes. La notion de victime suscite également des réticences : certains concernés lui préfèrent les termes de rescapé ou de survivant. 

En Europe, les États se sont rapidement saisis de la question, sous un angle d’abord purement national. Si plusieurs musées mémoriaux ont vu le jour au cours de la dernière décennie, ils se concentrent pour l’essentiel sur des événements propres à leur territoire. C’est le cas du Centre pour la mémoire des victimes du terrorisme (CMVT), inauguré en 2021 à Vitoria-Gasteiz, capitale de la Communauté autonome basque, et consacré à l’histoire du terrorisme dans la région. Cette appropriation nationale s’explique par l’effet contre-patriotique des attentats terroristes, une des conséquences directes des attaques étant l’incrimination de l’État ciblé par les victimes. Ces accusations peuvent revêtir différentes formes, notamment une mise en évidence des défaillances institutionnelles des pouvoirs publics. Ce fut le cas lors de l’attentat au camion-bélier perpétré sur la promenade des Anglais à Nice en juillet 2016, où plusieurs témoins ont souligné l’absence de dispositifs de sécurité sur les lieux au moment de l’attaque. 

Les critiques peuvent aussi viser la politique menée par l’État ciblé. Après les attentats de Madrid en mars 2004, une enquête avait révélé que 64 % des Espagnols estimaient que les attaques n’auraient pas eu lieu si l’Espagne n’avait pas soutenu les États-Unis dans la guerre en Irak l’année précédente. 

Dans l’immédiat après-attentat, les débats se sont également orientés vers la question de l’aide apportée aux victimes par l’État concerné. Sur ce point, les pays européens se caractérisent par des réponses variables selon les contextes nationaux. L’Espagne est l’un des pays qui s’est emparé le plus rapidement de cette problématique, en raison de sa longue histoire avec le terrorisme, notamment indépendantiste, à travers l’organisation Euskadi ta Askatasuna (ETA). Grâce à une longue bataille menée par l’Association espagnole des Victimes du Terrorisme (AVT), Madrid a mis en place à partir des attentats de 2004 un accompagnement systématique des victimes. 

D’autres pays ne se sont pas montrés aussi enclins à agir sur ce sujet. Ciblée par un attentat dans sa capitale en novembre 2020, l’Autriche a vivement été critiquée pour ses carences institutionnelles dans la transmission de la mémoire des victimes. À noter que l’Union européenne et ses institutions financent déjà de nombreux dispositifs interétatiques relatifs au soutien des victimes du terrorisme. Le plus actif étant Victim Support Europe (VSE), principale fédération européenne de soutien aux victimes, représentant à ce jour environ 80 organisations membres dans plus de 35 pays différents. La mesure la plus marquée par l’esprit européen demeure la création de la Journée européenne en mémoire des victimes du terrorisme (JEVT). Instituée par le Conseil européen, elle a été fixée au 11 mars, date des attentats de Madrid en 2004. 

Toutefois, comme le souligne le chercheur Gérôme Turc, la rapidité de son adoption laisse penser qu’elle relève avant tout d’un « rituel commémoratif », conçu pour nourrir un sentiment de solidarité en Europe. Dans un reportage télévisé réalisé par les institutions européennes visant à promouvoir la JEVT en 2005, il était évoqué le sacrifice de « ceux qui ont payé de leur sang leur attachement à la démocratie européenne ». L’objectif de la JEVT ne fait donc, selon le chercheur, que renforcer le décalage entre les institutions européennes et leurs sujets.  Si les premiers présentent les victimes du terrorisme comme des morts « pour » les valeurs européennes, les seconds les perçoivent davantage comme des morts « à cause de » la guerre en Irak et de la politique étrangère du gouvernement espagnol de l’époque. 

Ainsi, la transmission de la mémoire des victimes du terrorisme en Europe revêt un enjeu largement politique. Janna Behel s’est appuyée sur la différence de couverture médiatique entre le procès des attentats du 13 novembre 2015 (V13) et celui de l’attentat de Nice (Prom’14), pour mettre en lumière un phénomène d’éviction mémorielle. La chercheuse a constaté que les récits appelant à la haine et critiquant vigoureusement les institutions de l’État, comme ce fut majoritairement le cas lors du procès Prom’14, ont davantage été mis de côté. À l’inverse, les récits du procès V13, anti-haine et dépolitisés, ont trouvé davantage d’écho. Ils s’inscrivent dans l’esprit  “Vous n’aurez pas ma haine”, une expression souvent reprise lors des audiences, faisant référence à l’ouvrage d’Antoine Leiris, victime endeuillée du Bataclan. 

L’exemple norvégien illustre également ce constat. L’attentat commis dans le pays en 2011 par un fanatique d’extrême-droite a longtemps été perçu comme une attaque contre la démocratie, occultant la mémoire du mouvement travailliste, premières victimes de l’attaque. Les nombreuses victimes appelant à une reformulation du récit s’exposaient à des menaces et des intimidations, sans réelles réactions de la part d’Oslo. 

En définitive, la complexité des enjeux liés à la mémorialisation des attentats terroristes en Europe freine considérablement la mise en œuvre d’actions mémorielles. La création d’un musée mémorial, pouvant être perçue comme l’aboutissement le plus significatif dans la transmission de la mémoire, se voit bien souvent retardée par ces multiples obstacles. En France, la création du Musée-mémorial du terrorisme (MMT), destiné à retracer l’histoire du terrorisme en France et dans le monde, annoncée par les autorités en septembre 2018, demeure toujours en suspens. Le 8 septembre 2025, la mission de préfiguration du projet a annoncé, dans un communiqué, l’abandon du site initialement retenu pour l’édification du lieu de mémoire, repoussant encore l’espoir de voir le musée ouvrir ses portes.

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