En quoi les crises récentes ont-elles remis en question la porosité des frontières intra-européennes ?

Durant l’été 2025, des tensions grandissantes se sont cristallisées autour des gestions nationales divergentes de la frontière Allemagne-Pologne. À la suite de la décision de l’Allemagne de renforcer le contrôle de cette frontière et de renvoyer en Pologne les demandeurs d’asile qui tentent de la franchir, le gouvernement polonais dirigé par Donald Tusk a décidé d’adopter la même approche.

La Pologne était pourtant opposée à cette tendance à la fermeture frontalière et rappelait que la liberté de circulation des biens et des personnes constituait un principe fondamental de l’Europe et de l’espace Schengen. Mais cet épisode, qui illustre une escalade des contrôles frontaliers, remet en question le traité de Schengen lui-même. Conçu pour abolir les frontières internes de l’Europe, il s’est peu à peu fissuré au fil des dernières années.

Cet accord, datant de 1985 et mis en pratique en 1995, abolissait le contrôle aux frontières de ses pays membres (aujourd’hui au nombre de 29). Depuis 2015, il est ébranlé par de multiples crises qui s’enchaînent : migratoires, terroristes et sanitaires. La réinstauration du contrôle aux frontières, qui ne devait être qu’une procédure d’exception en cas de crise, est devenue presque commune. De 2006 à 2014, les demandes de contrôles frontaliers exceptionnels variaient de 1 à 8 par an, tandis que de 2015 à 2025, ces demandes sont passées à une moyenne de 39,7 par an.

D’après les articles 25 à 30 du Code frontières Schengen, un État peut rétablir des contrôles intérieurs en cas de menace grave, pour une durée maximale de six mois, exceptionnellement prolongée jusqu’à deux ans. Or, certains pays maintiennent ces fermetures bien au-delà, ce qui nourrit un débat sur la légalité d’une telle pratique et sur le risque de banaliser une mesure censée rester exceptionnelle.

Les crises récentes ont profondément remis en question la porosité des frontières intra-européennes. La crise migratoire de 2015 a marqué un tournant pour Schengen : des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie ou la Suède ont rétabli des contrôles d’identité, ce qui s’inscrit en opposition avec le principe fondamental de libre circulation.

La multiplication des attentats terroristes (Paris en novembre 2015, Bruxelles en mars 2016, Berlin en décembre 2016…) a ensuite justifié une reprise du contrôle aux frontières, au nom de la sécurité nationale. C’est la pandémie de Covid-19 qui a provoqué le plus grand mouvement de fermeture des frontières internes de l’histoire de l’UE. En 2020, plus de 100 notifications de réintroduction de contrôles ont été enregistrées, un chiffre inédit. Parmi les populations touchées, près de 1,8 million de travailleurs transfrontaliers ont vu leur mobilité remise en cause, malgré leur contribution essentielle à l’économie européenne.

Dans l’Europe actuelle, plusieurs États membres (notamment l’Allemagne, la France et la Pologne) rétablissent des contrôles aux frontières intérieures, bien que le principe fondamental de Schengen s’y oppose. Ces fermetures sont souvent justifiées par des crises migratoires ou sécuritaires, mais traduisent surtout une orientation politique et idéologique commune, promue au sein de certains gouvernements européens. De récents changements illustrant cette tendance ont été apportés au Code frontières Schengen en 2024. Les États peuvent, en cas d’urgence sanitaire ou de menace grave à l’ordre public, rétablir temporairement des contrôles, limiter les points de passage ou en réduire les horaires, tout en respectant les principes de nécessité et de proportionnalité. Ces mesures peuvent durer jusqu’à deux ans, avec la possibilité d’une prolongation exceptionnelle d’un an.

Le Pacte sur la migration et l’asile, adopté en 2024, instaure une politique commune de gestion des entrées irrégulières et des demandes d’asile : enregistrement, contrôles de sécurité et de santé, procédures accélérées pour traiter les dossiers — y compris les reconduites. Celui-ci traduit la crainte d’une crise migratoire qui tend à gagner l’Europe.

Pourtant, la réalité des flux migratoires semble contredire ces discours alarmistes. En 2024, les arrivées irrégulières dans l’UE ont chuté de 38 %, atteignant leur niveau le plus bas depuis 2021, avec environ 239 000 passages détectés. De même, en 2025, les données préliminaires révèlent une baisse continue : entre janvier et mai, Frontex enregistre une diminution de 20 %, avec 63 700 traversées irrégulières détectées.

Quarante ans après sa signature, l’accord de Schengen demeure l’un des symboles les plus forts de l’intégration européenne. Pourtant, il se trouve pris en étau entre des logiques contradictoires : l’ouverture des frontières comme promesse fondatrice, les impératifs de sécurité et de santé face à la liberté de circulation, et les besoins économiques des régions transfrontalières confrontées aux politiques de repli. Les fermetures temporaires, prévues par les articles 25 à 30 du Code frontières Schengen, devaient rester exceptionnelles ; elles sont désormais récurrentes, voire prolongées au-delà des limites légales, au risque d’éroder la confiance entre États membres.

Schengen n’est pas mort, mais il sort affaibli de cette succession de crises. À l’heure où l’Union européenne se dote d’un Pacte migration et asile et d’un Code frontières Schengen révisé, une question persiste : la libre circulation pourra-t-elle rester un pilier de la construction européenne si chaque crise — migratoire, terroriste ou sanitaire — justifie le retour des contrôles ? Quarante ans après, Schengen semble être devenu un curseur — qui tend à baisser — illustrant le niveau de confiance entre ses États membres.

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