Quand le libertarianisme séduit la scène politique française

Le libertarianisme est-il en train de remodeler la France en profondeur ?
Depuis quelques années, une idéologie politique prônant une réduction drastique de l’intervention de l’État s’immisce progressivement dans le paysage politique français. Le libertarianisme, longtemps perçu comme une doctrine marginale, trouve désormais des relais influents au sein des institutions et des médias hexagonaux.

L’une des figures emblématiques de cette mouvance est Guillaume Kasbarian. Né le 28 février 1987 à Marseille, Kasbarian est issu d’une famille de fonctionnaires. Diplômé de l’ESSEC en 2009, il entame une carrière de consultant avant de se lancer en politique. En 2017, il est élu député de la première circonscription d’Eure-et-Loir sous la bannière de La République en marche (LREM). Rapidement, il se distingue par ses positions ultralibérales et son engagement en faveur de la simplification administrative. En septembre 2024, il est nommé ministre de la Fonction publique, de la simplification et de la transformation de l’action publique. 

En France, l’influence du réseau Atlas se manifeste notamment à travers des think tanks tels que la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (iFRAP). Fondée par Bernard Zimmern, cette fondation se consacre à l’analyse des politiques publiques et à la promotion de réformes inspirées par les principes libertariens. Sa directrice, Agnès Verdier-Molinié, est régulièrement invitée sur les plateaux de télévision pour défendre des positions en faveur de la réduction de la dépense publique et de la simplification administrative.

Dates clésChiffres clés
1981 : Création de l’Atlas Network par Antony Fisher, visant à promouvoir les idées libertariennes dans le monde.589 : Nombre de think tanks affiliés à l’Atlas Network dans 103 pays, avec un budget annuel de 28 millions d’euros en 2023, majoritairement financé par des multinationales et des milliardaires.
2017 : Élection de Guillaume Kasbarian comme député d’Eure-et-Loir sous l’étiquette LREM, marquant l’entrée d’un défenseur assumé du libertarianisme à l’Assemblée nationale.20 000 : Mentions médiatiques revendiquées par les membres du réseau Atlas en 2020, illustrant leur forte présence dans le débat public.
2023 : Vote de la loi « antisquat » portée par Kasbarian, entraînant un triplement du nombre d’expulsions en un an et suscitant des controverses sur le droit au logement.3 fois plus : Augmentation du nombre d’expulsions de locataires en difficulté en un an après l’adoption de la loi « antisquat ».
2024 : Nomination de Guillaume Kasbarian au ministère de la Fonction publique, de la simplification et de la transformation de l’action publique, renforçant l’influence des idées libertariennes au sein du gouvernement.1 milliard d’euros : Économies budgétaires envisagées par les défenseurs du libertarianisme en France via la réduction du nombre de fonctionnaires et la privatisation partielle de certains services publics.
2024 : Publication d’une enquête de l’Observatoire des multinationales révélant l’influence croissante du réseau Atlas en France et ses financements par des grandes entreprises.53 % : Part du financement des think tanks français affiliés à Atlas Network provenant de donateurs privés et d’entreprises multinationales.

L’implantation du libertarianisme en France ne se limite pas aux cercles politiques et médiatiques. Des organisations comme Contribuables Associés et l’Institut de Formation Politique (IFP) participent activement à la diffusion de cette idéologie. Contribuables Associés, par exemple, mène des campagnes pour la baisse des impôts et la réduction de la dépense publique, tandis que l’IFP forme de jeunes militants aux idées libertariennes et conservatrices.

Cette progression du libertarianisme en France soulève des questions sur l’évolution du paysage politique national. Alors que cette idéologie gagne en visibilité, notamment grâce à des figures comme Guillaume Kasbarian et des réseaux influents tels que l’Atlas Network, il est essentiel de s’interroger sur les implications de cette tendance pour l’avenir des politiques publiques et du rôle de l’État en France.

Le libertarianisme en France : une stratégie d’influence bien rodée

L’implantation du libertarianisme en France ne relève pas du hasard. Derrière cette progression, on retrouve une stratégie soigneusement élaborée, inspirée des méthodes employées aux États-Unis depuis plusieurs décennies. L’objectif est double : influencer le débat public et façonner des réformes structurelles favorisant un retrait de l’État au profit d’une logique de marché. Pour ce faire, les libertariens s’appuient sur des think tanks, des médias et des relais politiques qui leur permettent de diffuser leurs idées au sein des cercles de pouvoir.

Un acteur clé dans ce processus est le réseau Atlas, un organisme américain fondé en 1981 qui fédère plus de 589 think tanks dans 103 pays. Disposant d’un budget dépassant les 28 millions d’euros en 2023, ce réseau est financé principalement par des multinationales et des milliardaires partageant une vision minimaliste du rôle de l’État. Son objectif est clair : promouvoir les principes du libre marché et encourager les gouvernements à privatiser des services publics.

L’Atlas Network regroupe 589 think tanks dans 103 pays, diffusant l’idéologie libertarienne à grande échelle.

En France, cette stratégie d’influence se matérialise par plusieurs canaux. Parmi eux, la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (iFRAP) joue un rôle prépondérant. Fondée par Bernard Zimmern, un entrepreneur engagé dans la promotion des idées ultralibérales, cette organisation revendique une approche « scientifique » des politiques publiques, mais son agenda est résolument orienté vers une réduction massive des dépenses publiques et une dérégulation du marché. Agnès Verdier-Molinié, directrice de l’iFRAP, est une figure médiatique récurrente qui défend ouvertement la suppression de postes dans la fonction publique et l’abandon de certaines missions régaliennes au secteur privé.

Si l’influence médiatique est une première étape, la finalité du mouvement libertarien reste la transformation des politiques publiques. C’est ici que des figures comme Guillaume Kasbarian entrent en jeu. Ce dernier, qui ne cache pas son admiration pour les modèles anglo-saxons et les politiques de dérégulation, a activement porté des réformes allant dans ce sens. En 2023, il fait adopter une loi dite « antisquat », qui facilite les expulsions de locataires en difficulté et renforce la protection des propriétaires. Cette mesure, fortement critiquée par les associations de défense du logement, s’inscrit dans une logique de limitation du rôle de l’État en matière sociale.

Le rôle clé des médias et des think tanks

Kasbarian est également un fervent défenseur d’une réforme du marché du travail inspirée du modèle américain. Dans plusieurs interventions, il a plaidé pour une simplification drastique du Code du travail, qui selon lui « freine l’embauche et la compétitivité des entreprises françaises ». Cette approche s’inscrit directement dans la lignée du libertarianisme, qui considère la régulation comme un obstacle à l’innovation et à la croissance économique.

En 2020, les think tanks libertariens ont cumulé plus de 20 000 mentions médiatiques dans le monde.

L’une des forces du réseau libertarien est sa capacité à influencer le débat public. En 2020, les think tanks affiliés au réseau Atlas ont réussi à obtenir plus de 20 000 mentions médiatiques à travers le monde. En France, cette stratégie repose sur la présence récurrente de figures comme Agnès Verdier-Molinié, mais aussi sur des tribunes et études commandées par des organisations comme Contribuables Associés, qui milite pour une réduction massive des impôts et des dépenses publiques.

Un autre exemple marquant est celui de la communication numérique. Sur les réseaux sociaux, les groupes libertariens investissent massivement pour diffuser leurs idées. Des campagnes publicitaires ciblées, financées par des donateurs privés, permettent de toucher des millions d’internautes, en particulier parmi les jeunes générations. Cette stratégie est directement inspirée des méthodes employées aux États-Unis par des organisations comme l’Americans for Prosperity, un groupe financé par les frères Koch, grands mécènes du mouvement libertarien américain.

Les réformes soutenues par ces réseaux visent la privatisation partielle de l’éducation, de la santé et de la fonction publique.

Si le libertarianisme gagne du terrain en France, il reste une idéologie contestée. De nombreux chercheurs et analystes politiques dénoncent ses effets potentiels sur la cohésion sociale. Clément Viktorovitch, docteur en sciences politiques, met en garde contre l’usage du terme « débureaucratisation », qui selon lui sert souvent à justifier des coupes budgétaires drastiques dans les services publics. Il rappelle que derrière l’idéal de « liberté » prôné par les libertariens, se cache souvent une volonté de démantèlement de l’État-providence, avec des conséquences directes pour les citoyens les plus précaires.

Un autre point d’inquiétude concerne les alliances politiques tissées par certains libertariens français. Bernard Zimmern, fondateur de l’iFRAP, a été membre du Club de l’Horloge, un cercle de réflexion ayant contribué à la stratégie d’union des droites en France. Ce groupe, qui a compté parmi ses membres des figures comme Jean-Yves Le Gallou (conseiller d’Éric Zemmour), est connu pour ses positions conservatrices sur des sujets comme le mariage homosexuel ou l’immigration. Cette proximité entre libertarianisme et conservatisme alimente le débat sur la nature réelle du mouvement en France.

Crédit photo : Shutterstock/Facundo Florit

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