Cette représentation évoque facilement un film similaire sorti en 2023 : Pauvres Créatures de Yórgos Lánthimos. Sorte de « Frankenstein au féminin », comme le décrivaient les journalistes, il y mettait en scène une femme morte et ramenée à la vie par un scientifique fou. Pourtant, cette « morte-vivante » ressemblait davantage à une « vivante tout court », à l’exception de la blancheur de sa peau et du jeu exceptionnel (couronné d’un Oscar) d’Emma Stone.
Dans un cas comme dans l’autre, il semble presque impossible d’enlaidir le corps féminin, celui-ci devant rester un « objet désirable » pour les autres protagonistes masculins comme pour les spectateurs. Une question se pose alors : où sont donc passées les « vraies femmes monstres » au cinéma ?
Pour trouver des figures de monstresses inventives, mêlant caractéristiques humaines et non humaines, il suffit de se tourner vers la mythologie grecque et ses adaptations cinématographiques. On y trouve des Gorgones aux cheveux de serpents et des sirènes aux corps d’oiseaux. En revanche, lorsqu’il s’agit de scénarios modernes, la tâche est plus difficile. Il y a des fantômes, des vampires et même quelques louves-garous, mais aucune n’est véritablement « déformée » esthétiquement. Parfois, devenir une créature les embellit même, comme le personnage de Kirsten Dunst dans Entretien avec un vampire.
Où sont donc les monstresses qui nous effraient, qui nous rebutent, à l’instar de leurs comparses masculins ? Quelques réponses se trouvent dans le livre Pourquoi les hommes ont peur des femmes de Chloé Thibaud, où elle analyse comment la pop culture diabolise les femmes. Elle relève un point commun entre les différentes monstresses des films d’horreur : celles-ci terrifient non pas grâce à leurs caractéristiques surnaturelles, mais parce qu’elles montrent une image féminine en désaccord avec les standards du cinéma. « Il est vrai que la figure de la monstresse n’existe pas vraiment. Nous faisons peur, car nous sommes trop vieilles, nous avons des cheveux blancs ou des poils », explique-t-elle dans une interview pour Sorociné.
En suivant cette idée, les exemples affluent. Pensons à la vieille femme dans le couloir de Shining, au personnage de Demi Moore dans The Substance ou aux rides et boutons excessivement marqués de la sorcière de Blanche-Neige. Ce qui effraie est principalement leur vieillesse ou leur début de vieillesse.
Pour Chloé Thibaud, ces représentations sont loin d’être anecdotiques, car elles ont un effet sur la société. « La peur est infiniment politique. Faire peur permet de contrôler les gens. Quand je pense à tous les archétypes féminins avec lesquels j’ai grandi, rien ne m’a donné envie. Je n’avais pas envie d’être célibataire, de ne pas avoir d’enfants, d’être patronne, de vieillir… On nous répète qu’il ne faut surtout pas leur ressembler », raconte-t-elle. Ces figures de monstresses présentées comme « effrayantes » seraient donc un moyen de contrôler le corps des femmes tout en perpétuant certains stéréotypes misogynes. « C’est encore une stratégie de l’épouvantail qui nous masque les véritables problèmes », ajoute Chloé Thibaud.
Quels sont ces problèmes ? Dans son livre, elle identifie un autre point commun entre ces « femmes qui font peur », qu’il s’agisse du fantôme de The Grudge ou du succube de Jennifer’s Body, exemples auxquels on peut ajouter Méduse de la mythologie grecque. Toutes sont devenues des monstresses après avoir été victimes d’un ou de plusieurs hommes violents qui voulaient les punir pour leurs comportements : attitude désinvolte à leur égard, relation hors mariage ou infidélité. Le fantôme de The Grudge a été tué par son mari, Jennifer a été assassinée par un groupe de rock sataniste et Méduse a été violée par Poséidon. « C’est dire : “Regardez, elles font peur !” pour mieux cacher les violences masculines qui se cachent derrière. Prenons les sœurs de Shining, par exemple. Elles nous font peur alors qu’elles ne font rien ! En revanche, elles ont été tuées par leur père à la hache. Ce qui devrait nous faire peur, c’est le père, non ? », détaille l’autrice.
Revenons aux figures de monstresses évoquées précédemment, celles de The Bride ! et Pauvres Créatures : si elles ne nous font pas peur, ce sont leurs manières « choquantes » (selon les standards de la société) qui perpétuent cette stratégie de l’épouvantail décrite par Chloé Thibaud. Toutes deux sont liées par une sexualité présentée comme débridée, par des comportements jugés « grossiers » ou « inadaptés » pour les femmes, alors qu’ils sont acceptés chez les personnages masculins. C’est ce qui en fait des monstres, car il ne s’agit pas de leurs différences physiques.
Captivée par cela, l’audience pense-t-elle au scientifique fou de Pauvres Créatures, qui crée « sa chose » et compte bien la cloîtrer chez lui ? Ou à Frankenstein, qui commande une fiancée sur mesure pour combler ses désirs ? Une chose est sûre : si les vraies monstresses n’apparaissent que très peu sur nos écrans, les vrais monstres, eux, y sont bien présents.