Le film d’horreur Together montre-t-il une vision impopulaire de l’amour?

Platon, dans Le Banquet, écrit que : « l’amour recompose l’antique nature [des hommes], s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine ». Il raconte le mythe des androgynes : séparés par Zeus, la femme et l’homme, désormais distincts, seraient voués à rechercher leur moitié. Inspiré par cette idée, le réalisateur Michael Shanks met en scène l’histoire d’un couple qui vire à l’horreur.

Tim et Millie déménagent à la campagne, loin de leurs proches, espérant que l’expérience soudera leur relation. À la suite d’une randonnée dans les bois, ils chutent dans une grotte mystérieuse dont ils ressortent maudits. Peu à peu, ils sont pris par le besoin irrésistible d’être ensemble, jusqu’au moment où leurs corps commencent à s’unifier. Le film joue avec cette métaphore filée de la dépendance émotionnelle dans le couple : si l’horreur nous saisit, c’est parce que Tim et Millie donnent l’impression de s’annuler mutuellement lorsqu’ils fusionnent. Pourtant, au lieu de devenir une seule personne qui efface l’un ou l’autre, le film cherche à faire le portrait du couple comme une troisième figure contenant les deux individus. Dans les sociétés modernes, où l’idéal semble être l’inverse — conserver son individualité et son indépendance dans le couple — Together dérange en abordant l’amour contemporain à travers le body horror, une altération grotesque des corps.

Les conceptions classiques de l’amour n’ont cessé de hanter nos imaginaires. Le mythe de l’androgyne platonicien traverse encore aujourd’hui la littérature ou les comédies romantiques, souvent réduites au cliché de “l’âme sœur”. Si ces représentations relèvent parfois de l’utopie, elles traduisent malgré tout une aspiration persistante : dépasser la solitude inhérente à l’existence. La professeure de philosophie Marianne Chaillan, sur France Inter, explique que les contes de fées et l’idée du couple parfait servent à « nous réconforter face à la fatalité de la vie ». Alors que nous sommes finis, le couple idéal se présente comme un prolongement de l’individu et donc un dépassement de la finitude. Le couple princier est ensemble pour toujours et perpétue sa mémoire à travers ses enfants : un amour infini.

Enracinées dans le sillage de cette conception, de nombreuses œuvres littéraires ou cinématographiques ont voulu traiter l’amour comme une calamité en soi. En pensant l’amour comme l’union de deux êtres, les individus se heurtent à une contradiction douloureuse. Dans les faits, la fusion de deux humains est physiquement impossible. Dans le cinéma horrifique, Possession (Andrzej Żuławski, 1981) raconte l’histoire d’un mariage qui tourne au cauchemar lors de la séparation des deux amoureux. Le politologue Michael Uhall, dans un article pour The Vault Of Culture, soutient que la séparation est centrale dans la trame effroyable du film. L’échec perçu de ce mariage se traduit en horreur parce que l’unité idéale du couple n’a jamais été atteinte et qu’au moment du divorce elle s’effondre sur elle-même. Entre manque tragique et désir d’unité, les œuvres culturelles ont cherché à créer des histoires jouant sur cette tension. Together s’appuie sur cet élément lorsqu’il choisit de faire vivre le mythe de l’âme sœur au sens littéral : un couple qui fusionne et s’enfuit en même temps.

Dans une société qui valorise l’autonomie et l’accomplissement personnel, ces aspirations se heurtent à une injonction nouvelle : aimer, oui, mais sans se perdre de vue. Le sociologue Zygmunt Bauman a théorisé cette tension en parlant d’amour liquide. Cette métaphore fait référence à la fragilité et à l’éphémérité des relations sociales. Fragiles, car l’incertitude des sociétés modernes et leur cadence effrénée placent les relations sur le tranchant d’une lame : à tout moment, on peut rompre les liens, les transformer, en nouer de nouveaux puis les oublier. La valeur de l’amour et du social évolue. Il ne s’agit plus d’être « un » dans le couple. La modernité exigeant flexibilité et rapidité, les relations doivent occuper moins de place et laisser une marge de manœuvre. Bauman évoque même l’idée de partenariat : le réseau social se métamorphose en une « coalition d’intérêts confluents ». La relation devient alors un espace négocié, où l’unité est tenue à distance, jugée dangereuse ou aliénante. Les pays scandinaves, comme la Suède, offrent un exemple frappant de ce modèle. En 1972, la Suède lance un manifeste : “La famille du futur”. Le programme imagine des relations sociales et familiales sans dépendance, censées être plus égalitaires. Derrière ces politiques d’émancipation et d’autonomie financière des individus, notamment des femmes, se dessine une réinvention des manières d’aimer où la liberté domine. Aujourd’hui, la question de la solitude prend de l’ampleur, alors que la plupart des Suédois meurent seuls. Comment émanciper et donner la liberté sans sombrer dans l’isolement ?

C’est précisément ce paradigme, la négation absolue de la dépendance, que Together met en crise. Le film part du rejet viscéral de la fusion, en montrant deux corps perdant leurs contours et leurs spécificités. Ce body horror incarne la peur de ne pas exister par soi-même. Le dégoût initial face aux scènes violentes vient de ce qu’elles symbolisent l’abandon de l’individualité au profit d’un « nous » totalisant, en l’occurrence le couple. Pourtant, à mesure que l’histoire progresse, l’horreur change de visage. Ce qui apparaissait d’abord comme un cauchemar devient une forme de résolution, lorsque la fusion est voulue par Tim et Millie. Le film ose faire basculer le spectateur de la répulsion à l’acceptation. Comme si l’utopie platonicienne refaisait surface, mais transfigurée par le langage de l’horreur, en faisant émerger une troisième entité : le couple lui-même. Là où l’on attendait l’apothéose de l’indépendance, surgit l’apothéose du lien. Ce renversement final laisse un goût amer. La fusion, même symbolique, nous paraît contre-intuitive. Sans prendre parti, Together met en lumière cette ambivalence : nous rêvons d’un amour qui dépasse la solitude, mais nous craignons tout autant de disparaître dans l’autre. Le film tend ainsi un miroir à notre société.

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