Comment le cinéma perpétue-t-il les clichés sexistes au travers de sa représentation des femmes préhistoriques ? 

En 1966, l’affiche de One Million Years BC propulse Raquel Welch au rang d’icône mondiale du cinéma. Si le film de Don Chaffey ne se distingue pas par son intrigue — un conte fantasque et anachronique où humains et dinosaures cohabitent — son affiche aguicheuse devient instantanément un classique de la culture populaire à travers le monde. Moulée dans un bikini en peau de bête, Welsh incarne moins une chasseuse paléolithique qu’un fantasme masculin glorifiant la « bonne sauvage » — libre, mais surtout désirable.

Ce film fixera pour des générations entières une figure érotisée de la femme préhistorique dans l’imaginaire collectif. Depuis, le cinéma utilise la préhistoire comme relais de clichés ultra-genrés : l’homme est viril et fort, la femme est douce et faible.

Jusqu’aux années 1970 (cf. When Dinosaurs ruled the earth, 1970), la femme préhistorique devient un produit marketing et Hollywood n’hésite pas à recycler la même formule : des héroïnes blondes vêtues de fourrures minimalistes évoluent dans un décor kitsch où la cohérence archéologique importe peu. Les films sont pensés pour attirer un public majoritairement masculin. La femme des cavernes devient, à l’image de la femme moderne, un objet-spectacle. Les années 1980 introduisent un tournant idéologique dans la représentation des femmes préhistoriques. Quand Jean-Jacques Annaud réalise La Guerre du feu (1981) — inspiré du roman éponyme de J.H. Rosny aîné (sorti en 1909) — le réalisateur s’inspire des dernières avancées scientifiques et ambitionne une restitution crédible du paléolithique. 

Un langage est inventé pour le film, la gestuelle des comédiens est travaillée avec un primatologue, et l’univers tente de rester cohérent avec les connaissances anthropologiques de l’époque. Le film rencontre un immense succès. Ce film marque un virage important dans la représentation de la Préhistoire à l’écran car c’est la première « rencontre » du public avec une Préhistoire perçue comme authentique.

Pourtant, bien que le film abandonne l’image d’une représentation hypersexualisée des femmes préhistoriques, il s’enlise malgré tout dans des stéréotypes sexistes. Les femmes restent cantonnées à deux fonctions principales : celle d’objet sexuel/reproducteur et celle de mères protectrices. Mais jamais comme protagonistes d’une action collective, jamais au centre de la narration. La rigueur scientifique apparente du film camoufle en réalité une certaine continuité idéologique : la répartition des rôles à la Préhistoire reste inchangée. 

Si, avec Annaud, la femme des cavernes n’est plus un spectacle pour le regard masculin, elle reste néanmoins un objet, et reste assignée à une fonction strictement reproductrice. 

Quelques années plus tard, l’adaptation cinématographique du roman de Jean M. Auel Le Clan de l’ours des cavernes (1986) met une femme au centre de la narration pour la première fois : Ayla (bien que toujours blonde, sexy et peu vêtue) est une héroïne indépendante, débrouillarde et n’hésite pas à remettre en cause l’autorité masculine. L’échec commercial du film illustre la difficulté à imposer une narration féminine dans un genre cinématographique saturé de codes masculins. 

Après un long hiatus, les années 2000 marquent un regain d’intérêt pour les récits de la Préhistoire. Hollywood renoue à l’occasion avec ses codes du grand spectacle. Le film 10,000 BC, réalisé par Roland Emmerich en 2008, mise de nouveau sur un visuel kitsch paré d’effets spéciaux à outrance, et sur un récit excessivement anachronique (des mammouths, des oiseaux carnivores de 5 millions d’années leurs aînés, et des pyramides). 

La structure narrative retombe également dans ses vieux travers : un héros masculin doit sauver une femme captive. En France, au même moment, Jacques Malaterre réalise plusieurs docu-fictions sur l’évolution humaine et clôt sa série avec la réalisation d’une fiction, Ao, le dernier Néandertal (2010). Malgré une approche naturaliste et largement documentée (il se fait aider par de nombreux préhistoriens de l’époque), les personnages féminins demeurent relégués à l’arrière-plan, enfermés dans des rôles de mères ou de compagnes.

La Préhistoire au cinéma s’est construite sur une fiction idéologique : celle d’une période virile, brutale, dénuée de sensibilité, où la domination masculine est représentée comme étant naturelle, innée et intemporelle. Si la Préhistoire peine encore à inspirer écrivains et producteurs, les rares œuvres audiovisuelles s’y déroulant tendent à conforter l’idée – possiblement biaisée – d’un patriarcat originel, inscrit dans l’ordre des choses depuis la nuit des temps. Or, ces représentations contrastent avec les connaissances archéologiques actuelles. Depuis plusieurs décennies, les préhistorien.nes et les ethnologues mettent en lumière une réalité plus nuancée de l’activité des femmes dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs loin des stéréotypes habituels. 

L’analyse des bio-marqueurs d’activité sur les squelettes montrent notamment une forte implication des néandertaliennes et des sapiens dans les sphères techniques, voire cynégétiques (activités liées à la fabrication et à l’entretien des outils, voire à la chasse collective).

Néanmoins, et à bien des égards, les images véhiculées par les productions audiovisuelles continuent de façonner notre imaginaire collectif, bien plus que les données scientifiques. Ainsi, derrière la représentation des femmes préhistoriques se cache un enjeu politique et sociétal. Chaque décennie semble projeter ses obsessions contemporaines sur la Préhistoire : les années 1960/70 capitalisaient le fantasme de la femme sexuellement libre et désirable, les années 1980 la quête d’authenticité, et les années 2000, au tournant de l’ère numérique, le bilan de la grande odyssée humaine. 

Mais toujours cantonnées à des rôles secondaires, hypersexualisées ou réduites à des archétypes maternels, les femmes préhistoriques restent à ce jour privées d’une juste représentation à l’écran. Pourtant, la préhistoire, terrain dépourvu de mémoire écrite mais de plus en plus riche en données archéologiques, pourrait devenir le laboratoire idéal pour une réappropriation plus juste du récit de nos origines et pour la construction d’un regard féminin au sein de cette narration.  Réécrire le rôle des femmes préhistoriques à l’écran ne consisterait pas juste à corriger une injustice historique, mais à proposer un espace critique et symbolique, un lieu de déconstruction des mythes de genre qui contribuent à naturaliser l’inégalité entre les sexes et les genres.

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