Comment l’Affaire Laura Stern interroge-t-elle notre conception du juste face à l’impunité des féminicides ?

« Œil pour œil, dent pour dent ». L’adage, bien connu, étendard de la loi du talion, apparaît aujourd’hui à rebours de nos systèmes juridiques contemporains. Chacun reconnaît dans l’interdiction de se faire justice soi-même l’expression nécessaire du contrat social, au fondement de toute société civilisée. Les individus renoncent à leur droit d’exercer vengeance au profit de l’État, garant des libertés individuelles. Pourtant, que faire quand les institutions, à qui ce pouvoir de justice est transféré, refusent de l’exercer ? C’est la question que soulève la série Laura Stern, réalisée en 2025 par Akim Isker.

Produit par France Télévisions, l’œuvre cinématographique bouscule nos croyances et nos idées préétablies en nous confrontant à la réalité des féminicides. Le personnage principal, Laura Stern, pharmacienne d’âge moyen, dirige l’association « Femmes Debout », qui vient en aide aux victimes de violences conjugales. Son quotidien bascule lorsqu’elle assiste, impuissante, au meurtre d’une de ses adhérentes et amies, abattue sous ses yeux par son ex-conjoint. La scène, qui ouvre le premier épisode, plonge immédiatement le spectateur dans l’univers de la série. Une entrée brutale, comme un écho à la banalisation de ces actes de violence : en France, une femme meurt en moyenne tous les trois jours sous ces coups depuis vingt ans.

Dès les premières minutes, un contraste saisissant se dessine entre la passivité des autorités de police et la combativité de Laura. Les personnages incarnant les figures du monde judiciaire illustrent souvent les maladresses et défaillances d’un système encore réticent à reconnaître ces formes de brutalité. La minimisation des faits et la prise en charge inadaptée des victimes, exposées à l’écran, rappellent la nécessité de réformer un monde où 80 % des plaintes pour viol et agressions sexuelles restent sans suite (étude de 2024 de l’Institut des politiques publiques). La fracture ne fait que se creuser au fil des épisodes. Alors que les portraits d’hommes violents se succèdent, l’héroïne refuse de se résigner à l’impunité. Révoltée par l’inaction systématique des autorités, elle se saisit elle-même du glaive de la justice. De porte-parole des victimes, elle devient bourreau.

Se pose alors la question de la légitimité du crime. Un meurtre en justifie-t-il un autre ? Un assassinat peut-il venger tant d’autres restés impunis ? Engagée et provocante, l’œuvre d’Akim Isker bouleverse jusqu’à l’extrême, allant jusqu’à remettre en cause le commandement fondamental du « Tu ne tueras point ». Dénonciatrice mais aussi réparatrice, elle redonne une place à toutes celles dont le vécu a trop longtemps été ignoré. Leur voix est portée par celles des actrices, pour beaucoup anciennes victimes de violences conjugales. Chacune, venue d’un milieu différent – de maître de conférences à aide-ménagère –, incarne la dimension universelle de cette violence, qui sévit partout. Le réalisateur a confié sa volonté, à travers ses images, d’« ouvrir le dialogue », évoquant l’urgence « de mettre les violences faites aux femmes au cœur des débats ».

Au temps du crime succède celui du procès. La justicière, rongée par le poids de la culpabilité, se retrouve à son tour derrière les barreaux après s’être rendue. Sa responsabilité apparaît comme une ironie face au sort des agresseurs, pour beaucoup resté inchangé malgré l’horreur des actes commis. La série joue sur ce renversement des valeurs. Le spectateur, déboussolé, ne parvient plus clairement à distinguer le bien du mal. De l’accusée dans le box au policier témoin n’ayant pas réagi, qui faut-il réprimer ? Le glissement s’opère d’autant plus à travers la figure de l’avocate de Laura, qui, martelant les chiffres des violences faites aux femmes, rappelle que ce procès est aussi, quelque part, celui de la justice.

Pleine de complexités et de nuances, l’œuvre d’Akim Isker interroge la responsabilité de chacun. Son audace et son hyperréalisme lui ont valu de remporter le prix de la « Meilleure série dramatique » au Festival de la fiction TV de La Rochelle 2025. La justesse du jeu de Valérie Bonneton et sa force de conviction bousculent et invitent à réfléchir. Le spectateur, tiraillé entre des forces contraires, ne peut s’empêcher de se demander : et moi, qu’aurais-je fait à la place de Laura ?

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Palantir, outil de modernisation de l’État ou instrument de dérive autoritaire sous l’influence de l’administration Trump ?

Fondée en 2003 dans la Silicon Valley, Palantir s’est imposée comme un acteur majeur du « big data » appliqué à la sécurité. Spécialisée dans l’analyse et le croisement de données issues de champs aussi variés que la santé, la fiscalité, les assurances ou la justice pénale, l’entreprise se présente comme un outil d’aide à la décision destiné aux services de renseignement et de maintien de l’ordre. Parmi ses clients figurent plusieurs agences de renseignement étasuniennes (comme la CIA ou la NSA), l’armée ou des institutions de forces de l’ordre comme le FBI, mais aussi de nombreuses entreprises privées, dont

...

Comment l’Europe peut-elle contrôler les investissements de la Chine ?

Les gouvernements européens réagissent d’abord au niveau national. L’Allemagne renforce en 2017 sa loi sur le commerce extérieur pour pouvoir bloquer des acquisitions étrangères dans les secteurs sensibles. Cette réforme intervient après le rachat du fabricant allemand de robots Kuka par le groupe chinois Midea pour environ 4,4 milliards d’euros en 2016, une opération qui provoque un débat sur la perte de technologies stratégiques européennes. La France adopte une stratégie similaire. Le décret dit « Montebourg » de 2014, renforcé en 2019, élargit les secteurs dans lesquels l’État peut bloquer un investissement étranger, notamment la défense, l’énergie, les transports ou

...

Le Canada pourrait-il vraiment devenir membre de l’Union européenne?

Ce climat d’incertitude a donné du relief à une idée que beaucoup voyaient comme fantaisiste. Le débat a pris une forme politique réelle lorsque la Commission européenne a été interpellée à propos des résultats du sondage cité plus tôt. Bien que ces résultats aient été reçus chaleureusement, la porte-parole de la Commission, Paula Pinho, a rappelé que l’Union fonctionne selon des traités précis et que toute candidature dépend d’abord de critères juridiques, non d’un engouement d’opinion. Autrement dit, le signal venu du Canada est réel ; la réponse de Bruxelles l’est tout autant. Ce sondage montre que les Canadiens voient

...

Comment la Russie finance-t-elle la guerre en Ukraine ?

Depuis 2022, l’économie russe est structurée autour d’une logique de guerre. Les dépenses publiques ont fortement augmenté, notamment sous l’effet de la hausse des soldes militaires et du soutien à l’industrie de défense. Les dépenses consacrées à la défense et à la sécurité représentent environ 8 % du PIB. Cette proportion pourrait toutefois être plus élevée, car près d’un quart du budget russe n’est pas publié. À titre de comparaison, la France consacre environ 2 % de son PIB à la défense. Au total, près de 40 % des dépenses publiques russes seraient orientées vers l’effort militaire. Ce financement repose

...

Comment le film The Wind That Shakes the Barley met-il en scène la fragmentation du mouvement indépendantiste irlandais et les dilemmes moraux liés à la lutte armée ?

Le film documente avec précision le fonctionnement de la résistance irlandaise entre 1919 et 1923. Les colonnes volantes de l’IRA organisent des embuscades, les tribunaux du Sinn Féin, branche politique de l’organisation armée, rendent une justice parallèle, et le syndicat des cheminots boycotte le transport militaire britannique, fait historique longtemps ignoré du grand public. Le personnage de Dan (Liam Cunningham), vétéran de l’Armée citoyenne irlandaise de Dublin reconverti en syndicaliste, incarne la dimension sociale de la révolution que Loach met en lumière : entre 1919 et 1921, les saisies d’ateliers et l’agitation agraire accompagnent partout la lutte armée, révélant un conflit

...

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ 70 000 au musée du quai Branly à Paris. Ce rapport marque un tournant dans le débat sur les restitutions en donnant aux États africains des éléments chiffrés pour étayer leurs revendications patrimoniales.   En février 2026, un colloque organisé à Dakar par l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) met en avant

...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est là où le bât blesse : cet espace d’apparence sécurisant peut-il toujours être considéré comme le lieu de repos s’il nous transforme en domestiques ?La maison, dans son organisation traditionnellement genrée, impose encore aujourd’hui aux femmes de s’occuper de la majorité de ces activités domestiques. Certains travaux en sociologie, notamment

...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des Canadiens sont favorables à une intégration à l’Union européenne, 58 % estiment l’idée digne d’être explorée, contre une opposition ferme de seulement 18 %. Ces chiffres témoignent d’une situation particulièrement tendue sur le continent nord-américain. Depuis son investiture, Trump ne cache pas son ambition de faire du Canada l’un des

...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et de la Turquie offrent des exemples révélateurs de ces dynamiques de puissance en Méditerranée. La Russie y déploie une stratégie militaire. Pour Moscou, l’accès durable à la Méditerranée représente une constante historique : dès l’époque tsariste, l’objectif était d’atteindre les « mers chaudes ». L’enjeu est géographique : la Russie

...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation de l’homme comme figure centrale de l’œuvre, inspirée de l’humanisme. La mythologie grecque et ses divinités fascinent par la richesse et la complexité des mythes, faisant écho à des thèmes universels. Elle agit comme un miroir de nos émotions et expériences humaines. Les artistes s’en inspirent pour mettre en lumière

...