L’Iran : un régime fissuré entre répression intérieure et isolement régional

L’Iran peut-il survivre à la crise intérieure et au recul régional ?
En juin 2025, l’escalade guerrière entre Israël et l’Iran a provoqué une onde de choc géopolitique. Israël a mené des frappes sur les sites nucléaires iraniens (Fordow, Natanz, Isfahan), sans éliminer la capacité d’enrichissement que Téhéran pourrait reprendre en quelques mois. Pour autant, une attaque sur la prison d’Evin à Téhéran a fait 71 morts, ciblant le cœur symbolique du régime. Ces actions accentuent la fragilité du régime mais sont-elles pertinentes ?
Alors que les discussions nucléaires sont de nouveau dans l’impasse, l’Iran cherche-t-il réellement à se doter de la bombe ?

C’est une excellente question, parce que je me la pose aussi. La Corée du Nord, avec bien moins de ressources intellectuelles et scientifiques, est devenue nucléaire en vingt ans. L’Iran, non. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas d’alliés qui souhaitent vraiment qu’il le devienne. Ni la Russie ni la Chine ne veulent d’un Iran nucléaire. C’est une stratégie de nuisance, de pression. Et à mon sens, ce pays n’en a pas les capacités techniques. S’il avait pu mettre en œuvre un programme, il l’aurait déjà fait depuis quarante ans. 

Depuis la répression du soulèvement de 2022, la contestation a changé de forme. Peut-elle encore ébranler le régime ?

Elle persiste, mais de manière plus discrète. Il existe des unités de résistance, composées de petits groupes : des jeunes, des étudiants, des enfants de membres du régime lui-même. Ils mènent des actions symboliques ou violentes, comme des tags, des incendies de bâtiments liés au régime. Et la répression est terrible : condamnations à mort, tirs à balles réelles, surveillances dans les universités opérée par des miliciens. Mais malgré cette chape de plomb, la dissidence survit.

L’économie iranienne est en grande difficulté depuis des années. Le régime peut-il encore éviter l’implosion sans réformes ?

Il n’y a aucune réforme, et ce n’est pas prévu. Le « Guide suprême de la révolution » Khamenei a dit en 2018 : entre le peuple et les objectifs de la République islamique, je choisis les objectifs. Le peuple est secondaire. On préfère investir dans les milices, les missiles et la propagande régionale plutôt que dans l’eau, l’électricité ou les hôpitaux. Le PIB par habitant issu du pétrole a été divisé par trois depuis 40 ans. L’Iran s’appauvrit, mais le régime tient grâce à la répression et à la rente énergétique.

Malgré ses failles, l’Iran reste actif dans la région. Quelles adaptations observe-t-on dans la diplomatie iranienne ? L’Iran est-il de plus en plus isolé ou parvient-il à redéfinir ses alliances ?

En réalité, l’Iran est sur le reculoir. Le Hezbollah se retire de la Syrie, le Hamas est laminé, les Houthis sont sous pression américaine. Même l’Irak devient un terrain difficile. Alors, il y a des alliés, je dirais, de communication, que sont la Chine et la Russie. On parle « d’accords stratégiques pour 25 ans », ce qui veut dire qu’on est méfiants sur la durée. Ce ne sont pas des alliances entre peuples mais entre régimes. Et attention : l’empire russe et l’empire perse ont toujours été des adversaires. Ils le sont encore, y compris économiquement, car leurs richesses, le pétrole et le gaz, visent le même client, l’Europe. Par conséquent, il n’y a pas de véritable volonté d’alliance durable. L’Iran reste isolé, et ces partenariats sont plus défensifs qu’expansionnistes.

Le rapprochement entre Israël et les monarchies du Golfe redessine le Moyen-Orient. Quelle est la riposte de Téhéran ?

Le 7 octobre a été une réponse iranienne. L’Iran ne pouvait pas tolérer que les dominos des accords d’Abraham tombent un à un. L’attaque du Hamas a été pensée pour stopper ce processus de normalisation. C’était une opération militaire, structurée, avec l’empreinte des gardiens de la Révolution. Mais Israël a répliqué durement, et tous les alliés de l’Iran ont perdu une part cruciale de leur pouvoir. C’est une stratégie de nuisance, pas de puissance.

Malgré ses réserves en pétrole et en gaz, l’Iran fait face à des pénuries énergétiques. Pourquoi ?

Parce que ce n’est pas la priorité du régime. Il n’y a pas d’intérêt à développer le pays. L’argent va vers les armes, le nucléaire, les milices. Les coupures d’électricité, la chute de la production pétrolière, ce sont les conséquences directes de ce choix. Le développement intérieur est sacrifié au profit de l’idéologie. On préfère produire pour assurer le contrôle intérieur et la sécurité extérieure  que pour le peuple.

La République islamique peut-elle encore se réinventer, ou va-t-elle inévitablement vers sa fin ?

Trois scénarios se dessinent. Le premier, une transformation interne avec une sortie progressive des religieux au pouvoir. Le second, une révolution populaire, déclenchée par un événement comme la mort de Mahsa Amini en 2022. Le troisième, un effondrement par épuisement du système. Khamenei a 86 ans. Il pourrait être le dernier guide suprême. Pour la première fois, sa parole n’est plus suivie. Son pouvoir est désacralisé. Le régime est fissuré, il entre en phase de déstructuration. Quand peut-il tomber ? Nul ne peut le dire. Mais c’est en marche.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Contribuez à [DEMOS]

Nous donnons la parole à des personnalités académiques pour décrypter les enjeux qui mettent à mal la démocratie et les ruptures qui bouleversent nos sociétés.

L'enjeu

Alors que l’Iran traverse une crise économique et sociale aiguë, son régime continue de miser sur une stratégie d’influence extérieure fragilisée. Dans cet entretien, un spécialiste décrypte les fissures du pouvoir, les limites du programme nucléaire, la contestation persistante et les perspectives d’évolution politique.

L'intervenant

Alors que l’Iran traverse une crise économique et sociale aiguë, son régime continue de miser sur une stratégie d’influence extérieure fragilisée. Dans cet entretien, un spécialiste décrypte les fissures du pouvoir, les limites du programme nucléaire, la contestation persistante et les perspectives d’évolution politique.

Nos dernières Grand Entretien

École française : la fabrication précoce des héritiers et des exclus

La genèse de l’inégalité et l’empire de l’implicite Pourquoi certains enfants se sentent-ils « chez eux » à l’école dès la primaire, tandis que d’autres y restent des étrangers ? Les enfants qui arrivent à l’école primaire sont déjà vieux, d’une certaine manière. Ils ont six ans et les milieux...

Le narcotrafic, une menace inquiétante pour la sécurité et la santé publiques des États

Dans quelle mesure le terme de « mexicanisation » est-il pertinent pour analyser l’évolution du trafic de drogue en France ? Le terme n’est pas pertinent. La situation entre les deux pays est très différente, que ce soit sur le plan des niveaux de violence que sur celui des structures...

Les data centers : des infrastructures au cœur des rivalités géopolitiques

En quoi les data centers sont-ils devenus des infrastructures de pouvoir, au cœur des rapports de force économiques, politiques et géopolitiques actuels ? Détenus en bonne part par des géants numériques tels que Google, Microsoft et Amazon,  les data centers révèlent les dépendances structurelles de l’Union européenne et de ses...

Moyen-Orient : l’effondrement silencieux des États

Décomposition des États et ruptures historiques Comment expliquer l’affaiblissement durable de nombreux États au Moyen-Orient ? Les États du Moyen-Orient donnaient une illusion de solidité avant les années 2000. Ils étaient autoritaires, parfois extrêmement violents, mais ils tenaient. Le basculement s’opère avec la destruction de l’État irakien après 2003. La...

« Dans le domaine de l’IA militaire, il est crucial que l’humain garde le contrôle »

A partir de quel moment historique, l’intelligence artificielle a-t-elle commencé à pénétrer le secteur militaire ?  Il est difficile d’estimer une date précise d’entrée de l’IA dans le secteur militaire puisque son usage opérationnel s’est développé de manière simultanée avec le secteur civil. Au moment de la première guerre du...

La démocratie sous pression : comment la Silicon Valley redéfinit le pouvoir américain

Comment comprendre l’évolution politique de certains de ces acteurs, longtemps associés au progressisme démocrate, vers des orientations conservatrices et populistes ? Nous avons tendance à faire une lecture quelque peu monolithique de la droitisation de la Silicon Valley, parce que des années 1960 à la fin des années 2010, les...

L’IA dans l’art : « On ne fait qu’effleurer le problème »

En 2025, alors que les frontières entre création humaine et production technologique se brouillent, comment pourrait-on redéfinir ce que nous appelons « art » ? Il y a deux visions de l’art que j’aime à partager et qui fonctionnent ensemble. La première, c’est celle de Kandinsky, qui dit que sur...

Neutralité sportive : mythe ou réalité face aux enjeux géopolitiques ?

Histoire et limite de la neutralité sportive  Comment le principe de la neutralité sportive s’est historiquement imposé dans le mouvement olympique ? La neutralité a toujours été proclamée par Coubertin pour mettre le sport dans une bulle, mais elle n’a jamais existé réellement. Dès les premiers Jeux d’Athènes en 1896,...

La Constitution française : garant des droits ou simple boussole juridique ?

Est-ce qu’il est possible d’affirmer que la Constitution française de 1958 représente le garant absolu des droits qui y sont inscrits ? En droit, le mot « absolu » ne veut rien dire parce que le droit est relatif. Nécessairement, il existe des règles qu’il faut concilier en raison de...

De la voix du peuple à l’incarnation exclusive : les risques du populisme

Comment définissez-vous le populisme ? Ses caractéristiques principales et singulières dans le contexte des démocraties contemporaines ? Utilisé de manière péjorative et critique dans la plupart des démocraties occidentales, le mot « populisme » qualifie certains mouvements politiques même si certains retournent la stigmatisation en faisant un élément positif. Qu’est-ce...