L’IA dans l’art : « On ne fait qu’effleurer le problème »

L’intelligence artificielle peut-elle être reconnue comme un véritable acteur créatif dans le monde de l’art ?
Ces dernières années témoignent de l’essor des nouvelles technologies, parmi lesquelles l’intelligence artificielle, désormais présente dans la plupart des disciplines artistiques. Le 7 février 2025, une tribune publiée dans Le Parisien et signée par 34 000 artistes alertait sur ses effets, l’accusant notamment de transgresser la propriété intellectuelle des artistes en pillant leur travail, altérant ainsi la démarcation entre les productions humaines et algorithmiques. Un sujet que décrypte Thomas Hammoudi, pour qui la création artistique reste indissociable d’une « nécessité intérieure ».
En 2025, alors que les frontières entre création humaine et production technologique se brouillent, comment pourrait-on redéfinir ce que nous appelons « art » ?

Il y a deux visions de l’art que j’aime à partager et qui fonctionnent ensemble. La première, c’est celle de Kandinsky, qui dit que sur les chemins de la pratique artistique, c’est toujours le même guide qui conduit l’artiste : le principe de la nécessité intérieure. Pour moi, c’est la base. Il y a une nécessité intérieure à créer, et c’est ce qui permet de distinguer la pratique artistique de l’artisanat. Par exemple, je fais de la musique : si je compose pour moi, c’est une nécessité intérieure. Si je fais un jingle pour la SNCF, ce n’est plus de l’art, c’est de l’artisanat.

L’autre vision que j’aime bien, c’est celle de Marcel Duchamp, qui disait que même le mauvais art reste de l’art, comme une mauvaise émotion reste une émotion. C’est une vision très ouverte, qui casse un peu le côté élitiste de l’art, lequel n’est pas forcément prestigieux ou valorisant. Si certaines œuvres sont jugées nulles, elles restent artistiques. Ce qui compte, c’est cette nécessité de créer, même si le résultat est discutable. 

Quel est votre point de vue autour de cette question ? 

Parce qu’elle ne fait rien seule, l’IA ne réalise pas d’œuvre artistique. Elle n’a pas d’autonomie, pas de volonté. Elle ne crée rien par elle-même. Une IA, si l’on ne lui parle pas, elle ne fait rien. Elle n’a pas de nécessité intérieure, et pour moi, c’est fondamental. C’est ce qui fait qu’un humain est artiste : cette nécessité intérieure de créer.

L’IA, c’est une machine utilisée par des humains, qui s’appuie sur le travail des autres de manière industrielle. C’est une industrialisation de la copie artistique. Mais dans le fond, ce n’est pas si nouveau : dans l’art, on s’est toujours inspiré de ce qui a été fait avant. On apprend en recopiant. La différence, c’est l’échelle. L’IA peut apprendre de 20 000 artistes d’un coup, ce qui pose des questions sur la rémunération et la propriété intellectuelle. Mais pour moi, l’IA ne peut pas être reconnue comme un artiste. Elle peut être un outil, un assistant, un partenaire de création, mais non un acteur créatif autonome. 

On observe désormais une vraie collaboration entre artistes et intelligence artificielle mais existe-t-il aujourd’hui des critères fiables pour identifier une œuvre générée par IA ? 

Il n’y a pas de recette magique. Il faut se poser les mêmes questions que lorsqu’on lit un article, telles que « Est-ce que ce ne serait pas une fake news ? ». Nous devons préserver notre esprit critique, en croisant les sources, en vérifiant l’identité de l’auteur.e et du média parfois usurpés, la date, le contexte, etc.

C’est que nous en sommes déjà au stade où les gens qui savent utiliser ces outils, présentent des textes dont personne ne voit qu’ils ont été réalisés par ChatGPT parce que les participations de l’humain et de la machine fusionnent.

Ce n’est pas encore le cas pour les images, les vidéos et la musique parce que certains détails nous étonnent lorsqu’on est attentifs, mais la réalisation algorithmique va devenir de plus en plus difficile à distinguer. Imaginons que je détienne actuellement les critères d’identification pour authentifier une création humaine, ils ne seront plus valables dans six mois ou dans un an. L’évolution technologique est vraiment rapide.

Lors du dernier sommet sur l’intelligence artificielle, le président Emmanuel Macron a évoqué la nécessité d’un « effort collectif », comparable à celui consenti lors de l’essor des réseaux sociaux. D’un point de vue juridique et symbolique, l’intelligence artificielle pourrait-elle un jour revendiquer le statut d’artiste, voire de propriétaire d’une œuvre ?

On ne fait qu’effleurer le problème, et l’appareil juridique n’est pas du tout prêt à y faire face. Il intervient toujours avec beaucoup de retard. On l’a vu avec les NFTs. Le temps que l’État se réveille, il était déjà trop tard. La technologie évolue beaucoup plus vite que l’appareil législatif. On a été trop loin dans l’appropriation de ces pratiques et de ces outils pour revenir en arrière. Il y a des pays comme le Canada qui commencent à réguler un peu, en reconnaissant la propriété de l’image et son exploitation possible sur seul consentement. Mais on est encore loin d’un cadre solide. 

Selon une étude de la CISAC, l’intelligence artificielle pourrait priver l’industrie musicale de plusieurs milliards d’euros dans les années à venir. Au-delà de l’enjeu économique, assiste-t-on à une redéfinition de la valeur du travail artistique face à des systèmes capables d’imiter la création humaine ?

Prenons l’exemple de la photographie. L’IA n’en fait pas Parce que la photo implique un contact avec le réel, avec la lumière. Même les procédés les plus anciens, comme les rayogrammes, nécessitent ce contact. Mais l’IA peut remplacer certaines fonctions de la photographie. Par exemple, des campagnes publicitaires ont  déjà été générées par IA. Ce n’est pas de la photo, mais ça remplace le travail du photographe. Donc oui, certains usages vont être remplacés, notamment dans la publicité, les visuels de produits, les décors. Mais la pratique artistique de la photographie, celle qui implique une démarche personnelle, une recherche, une expression, ça, l’IA ne peut pas la remplacer. 

Côté musique, celle qu’on qualifie d’ambiance dans les magasins comme Zara ou Basic Fit, se range dans l’utilitaire. Les services de musique en ligne tels que Spotify, payaient des studios pour produire de la musique de fond, glissée dans des playlists très populaires. Maintenant, ils peuvent générer leurs propres morceaux et ne plus payer de royalties. 

À l’heure où les frontières entre auteur, interprète et machine deviennent floues, qu’est-ce qui, aujourd'hui, permet encore de définir un artiste ? L’intention, la sensibilité, la singularité ?

Être artiste, c’est être habité par la nécessité de créer. C’est avoir besoin de sortir quelque chose de soi, que ce soit dans le domaine de la musique, la photo, l’écriture, la peinture, les jeux vidéo, etc. Il y a beaucoup plus de gens qui en ressentent le désir que ceux qui l’expriment. Le producteur Rick Rubin l’évoque dans son livre La Créativité, une façon d’être. Il dit qu’il faut se laisser traverser par les idées, être une antenne à inspiration, et ensuite créer. Pour moi, un artiste, c’est quelqu’un qui se pose à un moment donné et qui crée quelque chose, peu importe si c’est jugé bon ou mauvais. Ce qui compte, c’est la démarche, et non le résultat. 

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L'enjeu

Aujourd’hui confronté à l’essor de l’intelligence artificielle, le monde de l’art se voit lui aussi bousculé. A l’heure où la frontière entre création humaine et production algorithmique devient de plus en plus floue, cette évolution menace non seulement la reconnaissance du travail artistique mais aussi la rémunération des créateurs.

L'intervenant

Aujourd’hui confronté à l’essor de l’intelligence artificielle, le monde de l’art se voit lui aussi bousculé. A l’heure où la frontière entre création humaine et production algorithmique devient de plus en plus floue, cette évolution menace non seulement la reconnaissance du travail artistique mais aussi la rémunération des créateurs.

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