Pourquoi l’Allemagne refuse-t-elle toujours de verser de véritables réparations pour le génocide des Herero et Nama ?

La Namibie a organisé, le 28 mai 2025, sa première commémoration nationale en mémoire des victimes du génocide des Herero et des Nama. Ce massacre, perpétré entre 1904 et 1908 par l’armée allemande, est considéré par les historiens comme le premier génocide du XXe siècle. Un génocide qui semble être bien trop souvent oublié.

Les peuples Herero et Nama représentaient alors près de 40 % de la population de la colonie du Sud-Ouest africain, administrée par le Reich depuis 1884. Près de 65 000 Herero et 10 000 Nama, soit environ 80 % du peuple Herero et 50 % du peuple Nama, ont péri sous les ordres du général allemand Lothar von Trotha. Celui-ci avait été envoyé dans la colonie par l’empereur Guillaume II pour réprimer une révolte née de la confiscation des terres et du bétail des Herero et des Nama par les colons. Leur résistance aux abus coloniaux se solda par un ordre d’extermination. Les survivants furent poussés dans le désert du Kalahari, où beaucoup moururent de déshydratation, l’armée ayant coupé l’accès à des points d’eau et empoisonné d’autres. Ils furent également enfermés dans des camps de concentration comme Shark Island, où ils faisaient des travaux forcés, utilisés comme main-d’œuvre par des entreprises militaires et civiles pour un large éventail d’activités, allant de blanchisseries à la construction de chemins de fer. Les détenus servaient également d’objets d’expérimentations raciales. Un exemple notoire est le transport de nombreux cadavres de Herero et Nama vers l’Allemagne pour y être disséqués. Le plus souvent, ils mouraient de faim, d’épuisement, de soif ou sous les coups de feu. Le viol des femmes était systématique.

Dans ce contexte, des centaines de crânes furent envoyés à Berlin pour nourrir les théories raciales. Les travaux scientifiques allemands, notamment ceux d’Eugen Fischer en 1913, confortèrent les préjugés de l’époque afin de légitimer les lois raciales dans le Sud-Ouest africain allemand.

C’est seulement plus d’un siècle plus tard, en 2021, que l’Allemagne a officiellement reconnu que les faits commis entre 1904 et 1908 contre les Herero et les Nama constituaient un génocide. Après six années de négociations avec la Namibie, le gouvernement allemand a promis d’envoyer 1,1 milliard d’euros sur trente ans, en précisant bien tout de même qu’il s’agissait d’une aide au développement et non de réparations. Cette nuance permet à Berlin de bloquer toute demande légale de réparations. Leur crainte serait de créer un précédent : si l’Allemagne acceptait de verser des indemnités pour son passé colonial, d’autres ex-colonies allemandes comme le Cameroun ou le Togo, mais aussi les anciennes colonies d’autres puissances européennes, pourraient réclamer à leur tour des compensations. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Heiko Maas, insistait alors sur le caractère « volontaire » du geste, rappelant que la convention de l’ONU sur le génocide de 1948 ne s’appliquait pas rétroactivement. Cela sous-entendait que, par conséquent, les Allemands ne devaient en réalité rien aux victimes de ce génocide, car ce n’était pas qualifié comme tel à l’époque des faits.

Pour les représentants Herero et Nama, cette distinction entre aide au développement et réparations équivaut à un déni. D’autant que les communautés concernées dénoncent leur mise à l’écart des négociations. Pour eux, les enjeux vont au-delà de la reconnaissance morale. La question foncière, par exemple, reste essentielle à leurs yeux. En effet, les terres qui ont été spoliées par les colons allemands sont toujours occupées par les descendants de ces colons. Quant aux Herero et aux Nama, beaucoup vivent dans des bidonvilles ou sur des terres communales surpeuplées, loin des pâturages qu’ils occupaient avant le génocide. Pour les représentants des victimes, une réparation effective ne peut se limiter à des infrastructures financées par l’aide allemande, mais devrait inclure soit la restitution des terres, soit une compensation financière directe.

En Allemagne, la mémoire du génocide des Herero et des Nama demeure fragile. Du fait de son histoire et du nombre colossal des victimes de la Shoah (entre 5 et 6 millions de Juifs assassinés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale), l’Allemagne privilégie le travail mémoriel sur le nazisme, l’époque coloniale n’étant que peu traitée. Ce n’est qu’après le centenaire du génocide des Herero et des Nama, en 2004, que la recherche historique et les revendications des communautés concernées ont pris plus d’ampleur. Mais la reconnaissance officielle est restée tardive, freinée par des résistances politiques. Le parti d’extrême droite allemand AfD conteste même la qualification de génocide. En 2024, un député de Rhénanie-du-Nord-Westphalie s’est rendu en Namibie pour déposer une gerbe sur la tombe d’un officier allemand impliqué dans les massacres, ce qui a provoqué la colère des Namibiens et les critiques d’autres partis politiques allemands, mais cela est resté sans conséquences judiciaires ni disciplinaires. Cette banalisation illustre la persistance d’une mémoire sélective, où la colonisation reste marginalisée.

En multipliant les restitutions symboliques, telles que, à partir de 2011, des restitutions de crânes qui avaient été expédiés en Allemagne pendant la colonisation et le génocide, Berlin tente de montrer une volonté de réconciliation avec la Namibie. Mais ces gestes ne remplacent pas ce que les Herero et les Nama réclament depuis des décennies : une reconnaissance pleine et entière de la dette historique et morale de l’Allemagne, qui ne saurait être comblée par une aide au développement.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

Les débats sur les restitutions culturelles traduisent-ils une recomposition des rapports de pouvoir entre la France et l’Afrique ?

Un an plus tard, un rapport remis au Président par l’universitaire Felwine Sarr et l’historienne de l’art Bénédicte Savoy chiffre l’ampleur du déséquilibre : 90 à 95 % du patrimoine africain est conservé hors du continent. En France, près de 90 000 objets issus d’Afrique subsaharienne sont recensés, dont environ...

En quoi l’apparente neutralité de l’espace domestique dissimule-t-elle, depuis la littérature jusqu’à la réalité de nos chaumières, une organisation politique du foyer ?

Pourtant, la réalité de l’espace domestique implique des responsabilités nombreuses, incessantes et chronophages : l’agencement, l’aménagement, la décoration, l’ordre, l’organisation, la propreté, sans oublier la gestion de ses occupants, à nourrir et soigner. L’espace domestique, entendu ici comme un espace socialement construit, est traversé par des rapports de pouvoir. C’est...

Le Canada dans l’UE, un projet réaliste ? 

Selon un récent sondage mené en mars 2026, une partie notable des Canadiens se dit favorable ou, tout du moins, intéressée par l’idée de rejoindre les Vingt-Sept. Les obstacles légaux, politiques, économiques et stratégiques rendent pourtant cette adhésion quasi impossible. L’institut Spark Advocacy révèle que près de 25 % des...

Pourquoi la Méditerranée constitue-t-elle un espace stratégique pour la Russie, la Chine et la Turquie entre influences et rivalités ?

Comme le rappelle une synthèse stratégique de l’École militaire, cette mer constitue aujourd’hui « un espace traversé par des dynamiques d’affrontement, de recomposition régionale et de projection de puissance » où se croisent ambitions régionales et rivalités internationales. Dans cette perspective, les cas de la Russie, de la Chine et...

Comment la mythologie grecque est-elle utilisée en peinture pour explorer des thèmes universels ?

Ce mouvement naît au XIVème siècle en Italie et s’étend jusqu’au XVIIème siècle, fondée sur la recherche d’harmonie et l’esthétique, la Renaissance rompt avec l’art médiéval principalement tourné vers des objectifs religieux. Elle montre un retour à l’Antiquité par l’utilisation de la mythologie grecque ou romaine, et par la représentation...

Le projet d’Europe de la Défense est-il remis en avant par le mécanisme SAFE ? 

Pour cela, le SAFE appuie la mise en commun des moyens et l’accroissement de la production. Cette dernière doit être composée à 65 % de pièces produites en Europe pour pouvoir prétendre au financement. Ce critère vise à renforcer l’industrie européenne et à sécuriser l’armement en évitant toute tentative de...

Que révèlent les promesses faites par Donald Trump au peuple vénézuélien sur les finalités et les moyens de l’intervention américaine ?

En moins de quarante minutes, Nicolás Maduro, considéré comme le chef d’Etat héritier d’Hugo Chávez, a été capturé et exfiltré vers un navire de la Quatrième Flotte des États-Unis stationné dans les eaux internationales. Quelques heures plus tard, Donald Trump, depuis la Maison-Blanche, officialisait l’arrestation en présentant Maduro comme un...

Que prévoit vraiment le “conseil de la paix” évoqué par Donald Trump ? 

Présentée lors du sommet de Davos, le 22 janvier 2026, l’organisation internationale, à laquelle la Maison Blanche aurait proposé à une soixantaine de pays de participer, est régie par une charte comprenant vingt-cinq articles réunis en douze chapitres. Initialement présentée comme limitée à la reconstruction de Gaza, elle est en...

Comment la rupture diplomatique entre l’Algérie et le Maroc de 2021 a-t-elle transformé le différend sur le Sahara occidental en une impasse structurelle ?

La rupture s’est matérialisée par le non-renouvellement du contrat d’exploitation du gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait du gaz naturel en provenance d’Algérie vers l’Espagne via le Maroc. Cet accord permettait à Rabat de percevoir annuellement près d’un milliard de m³ de gaz naturel, soit 97 % de ses besoins. L’Algérie a...

Le « choc chinois  » allemand est-il le signe d’un point de bascule de l’industrie européenne ? 

Ce rapprochement a débuté en 1978, lors de la signature du premier accord entre la Communauté économique européenne (CEE) et la Chine. La collaboration s’est renforcée avec l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. La crise économique de 2008 a précipité les investissements européens en Chine....