Environnement : la radicalité, moyen d’expression d’un peuple inquiet

La radicalisation environnementale est-elle une nécessité face à l’impasse des démocraties environnementales défaillantes ?
Malgré les avertissements répétés du GIEC sur l’urgence environnementale, les mesures mises en œuvre par les décideurs politiques apparaissent souvent comme insuffisantes. Selon Wolfgang Cramer, écologue, géographe, directeur de recherche au CNRS et contributeur du GIEC, cette forme de quasi-ignorance politique suscite une frustration croissante parmi une partie de la population, poussant certains à adopter des actions radicales pour se faire entendre.
Quel tableau le GIEC dresse-t-il de la situation environnementale ?

La situation n’est pas bonne. Depuis 30 ans, on observe non seulement des événements extrêmes, mais aussi une dégradation générale de la qualité de vie avec un réchauffement rapide de la planète. Si l’on considère l’engagement de ne pas dépasser le seuil de 1,5 °C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle, on voit cependant qu’il a désormais été dépassé. Pourtant, il s’agissait bien d’un objectif clair qui avait été posé au moment de la Cop21 qui a eu lieu à Paris en 2015. Ce dépassement n’est pas sans conséquences ! Certains effets graves se font de plus en plus ressentir, comme la montée des eaux. 

Comment peut-on agir ?

Il est essentiel de rétablir une harmonie entre l’humain et la nature, ce qui nécessite des avancées dans plusieurs domaines. Par exemple, l’agriculture doit évoluer vers des pratiques plus durables et circulaires. On ne peut pas continuer à polluer les sols, et importer des produits agricoles de l’autre bout du monde. Un tel modèle n’est pas viable à long terme pour la préservation de l’environnement. Il faut adopter une logique plus locale avec une sauvegarde effective des nutriments présents dans nos sols (azote, carbone, calcium…). Ces transformations ne doivent évidemment pas se limiter à l’agriculture.

Elles sont tout aussi indispensables dans les secteurs des transports, de l’habitat, du tourisme et de la production alimentaire. Pour inverser la tendance, il serait pertinent d’instaurer une taxation des produits fortement polluants, dont les recettes pourraient financer des initiatives vertueuses, comme des logements écologiques ou des aliments produits de manière durable.

Faut-il pour cela passer par des instruments juridiques, comme des traités internationaux ?

Des traités internationaux existent déjà, comme la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (1992) et la Convention sur la diversité biologique. Mais leur application est entravée par un manque de volonté politique. Les gouvernements peinent à reconnaître que construire un avenir meilleur exige des transformations profondes, pourtant décrites dans le rapport du GIEC de 2018.

Existe-t-il des cas d’actions politiques qui puissent nous donner de l’espoir ?

Bien sûr ! Tout n’est pas parfait, mais certaines initiatives progressent clairement dans la bonne direction. En France, une transition semble amorcée. Dans des villes comme Lyon ou Paris, des efforts significatifs sont faits pour réduire l’omniprésence des voitures individuelles. À Lyon par exemple, on constate une volonté de créer davantage d’espaces verts et de privilégier les mobilités douces, comme le vélo ou la marche, au détriment des véhicules polluants. Ces initiatives sont très encourageantes pour l’avenir, et j’espère qu’elles s’intensifieront. Ce que je souhaite particulièrement, c’est que les populations initialement sceptiques finissent par reconnaître les bienfaits de ces mesures. Malgré le fait que la transition ne soit pas au même stade selon les villes, je suis convaincu qu’un changement significatif est à portée de main.

Assiste-t-on actuellement à une radicalisation des luttes environnementales ?

Je ne sais pas si le terme « radicalisation » est approprié, mais c’est certainement ce qui se passe. En fait, c’est même quelque chose d’assez logique et de compréhensible. Les gouvernements et les institutions étatiques reconnaissent peu, voire pas du tout, l’ampleur de la crise environnementale et sociale. Après de nombreuses décennies de collaboration avec le GIEC, nous pensions que les informations scientifiques, fondées et raisonnables, entraîneraient des changements dans les politiques publiques. Cependant, force est de constater que cela ne s’est pas réellement produit : les émissions de gaz à effet de serre augmentent, la construction des autoroutes se poursuit sans hésitation… Face à cette difficulté à se faire entendre, il devient nécessaire de trouver d’autres moyens pour occuper une place dans le débat public. Cela passe notamment par des actions plus visibles que la publication d’articles scientifiques ou de rapports du GIEC. Cette montée en « radicalisation » reflète l’urgence de la situation : directement lié à nos modes de consommation et à notre utilisation de l’énergie, le réchauffement climatique se fait de plus en plus sentir sur les populations. Il est donc temps de remettre en question l’idée que l’amélioration des conditions de vie dépend uniquement de la croissance du PIB ou des profits des grandes industries.

Pensez-vous qu’il y a, en miroir, une montée de l’intolérance envers ces mouvements plus radicaux ?

Oui, totalement. Un évènement m’a particulièrement marqué : la manifestation à Sainte-Soline en 2022 contre le projet des méga-bassines (ces grandes bassines d’eau utilisées pour l’agriculture intensive). Bien que la mobilisation ait été non violente, l’État a eu recours à une force répressive disproportionnée. Cet usage excessif de la répression reflétait une incompréhension, de la part de l’État, de la nécessité de transformer le secteur agricole dans l’intérêt des agriculteurs. Une transformation pourtant possible, réalisable et indispensable. Les responsables politiques semblaient angoissés face à un changement du modèle de production agricole, bien qu’il soit souhaitable non seulement pour les activistes, mais aussi pour les agriculteurs eux-mêmes. Cette irrationalité s’est traduite dans le comportement du ministre de l’Intérieur de l’époque, qui a mobilisé des moyens considérables pour réprimer ce genre de manifestations. Pour moi, cela illustre une radicalisation moins du côté des activistes que de l’État.

Est-ce l’ignorance qui aveugle les gouvernements dans le refus presque systématique de ce genre d’actions ?

Je ne pense pas qu’il soit encore possible de prétendre ignorer la crise. Les données sont là et largement diffusées. L’augmentation des événements extrêmes et la dégradation générale de l’environnement sont des faits incontestables aujourd’hui. Selon moi, certains acteurs choisissent délibérément de feindre l’ignorance afin de préserver leurs intérêts. Par exemple, dans le secteur automobile, la publicité présente souvent la voiture comme un élément incontournable de la vie quotidienne, manipulant ainsi l’opinion publique. En réponse à la montée de la cause environnementale, l’industrie cherche à minimiser les enjeux écologiques. Comme cette autre tactique qui consiste à réduire les revendications écologiques à une mode « woke », ou à les disqualifier en les présentant comme des préoccupations excessives.

Les médias doivent-ils jouer un rôle plus important dans la transmission d’informations relatives à l’environnement, au détriment de leur neutralité ?

À vrai dire, je ne pense même pas que les médias soient véritablement neutres. En matière d’environnement, certains médias font un excellent travail, et c’est une chance qu’ils existent. En revanche, d’autres s’engagent dans la désinformation, ce qui complique la situation. La véritable difficulté réside dans la réglementation de ces pratiques. Du reste, je pense qu’il y a encore beaucoup à faire pour que chaque citoyen prenne conscience de la provenance des informations qu’il reçoit. Cela commence dès l’école, où il est crucial d’enseigner aux gens à s’informer de manière critique, afin qu’ils puissent faire des choix éclairés quant aux sources d’information. Il n’y a pas de solution miracle, mais nous avons tous un rôle à jouer, que ce soit au travail, dans nos familles ou parmi nos proches, pour nous informer et informer les autres. C’est peut-être naïf, mais je crois qu’il n’existe pas d’autre moyen pour lutter contre la désinformation.

Les démocraties vont-elles devoir se transformer en démocraties écologiques sous l’impératif de la sobriété ?

C’est un peu l’idée, c’est-à-dire que les enjeux environnementaux devront être pleinement intégrés dans le processus démocratique. Aujourd’hui, ce que je constate, c’est que dans nos systèmes démocratiques, les investisseurs et grands groupes industriels occupent une place qui n’est pas en adéquation avec les nécessités d’un développement durable. Nous avons permis une dégradation de nos institutions démocratiques en cédant une part de pouvoir à ces grandes entreprises. Ce n’est pas un dysfonctionnement systémique, mais plutôt une série de choix, liés à une réglementation insuffisante ou absente, particulièrement dans des secteurs comme le pétrole et le gaz. 

En réalité, ce n’est pas la démocratie en soi qui est en danger, mais son fonctionnement, car les institutions ne respectent pas les responsabilités et pouvoirs qu’elles avaient initialement. Il existe donc une véritable réflexion à mener, qui ne nécessite pas de changer radicalement le système, mais exige d’intégrer des mesures politiques plus contraignantes vis-à-vis des grandes industries, d’instaurer davantage de transparence et d’arrêter cette hypocrisie qui fait mine de ne pas voir la crise environnementale.

Plus globalement, je crois personnellement que ces changements sont possibles. D’ailleurs, si ce n’était pas le cas, jamais je n’aurais fait autant d’efforts pour une cause perdue. Ce qu’il faut comprendre, c’est que si on n’agit pas, ça sera l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants qui sera impacté. 

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